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    Culture du viol

    La violence de la dénomination peut-elle nuire au débat?

    Un collectif d’auteurs trace en mots les contours d’une «décontamination» sociale nécessaire

    22 octobre 2016 |Fabien Deglise | Livres
    Une vigile a été tenue à l’Université Laval, à Québec, le 19 octobre, en soutien aux victimes d’agressions sexuelles qui ont été attaquées sur ce campus.
    Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Une vigile a été tenue à l’Université Laval, à Québec, le 19 octobre, en soutien aux victimes d’agressions sexuelles qui ont été attaquées sur ce campus.
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

    Sale temps pour le respect, l’élégance, la douceur et l’humanité, cette semaine au Québec, avec cette série d’agressions sexuelles dont ont été victimes plusieurs jeunes filles en pleine nuit, dans une résidence universitaire de l’Université Laval, à Québec, mais aussi avec ces accusations de viol portées sur la place publique par Alice Paquet contre le député libéral Gerry Sklavounos.

     

    Sordides. Déplacés. La violence de ces comportements misogynes et disgracieux a fait ressortir la violence d’une dénomination, celle de la « culture du viol », qui, pour les victimes comme pour plusieurs témoins de ces rapports humains en déliquescence, pose depuis des années, dans l’indolence générale, le cadre autour de ces tristes événements. Une façon de nommer l’odieux qui frappe les esprits, mais qui peut aussi devenir un obstacle à un débat sain et nécessaire sur le phénomène, estiment plusieurs voix participant à la dénonciation publique de cette violence.

     

    Le concept de culture du viol « a été pour moi, comme pour beaucoup de gens, le plus difficile à intégrer », raconte la romancière Sophie Bienvenu dans Sous la ceinture (Québec Amérique), ouvrage collectif dans lequel plusieurs plumes tentent de circonscrire le phénomène, le documenter, pour mieux l’éradiquer. Sombre concordance des temps : le bouquin fait son apparition au cours d’une semaine qui vient de donner un peu plus de poids à sa publication. « J’imagine que les mots culture” et “viol” font déjà peur individuellement, parce que personne se sait vraiment ce qu’ils veulent dire — je veux dire, vraiment — et que, lorsqu’on les met ensemble, leur sens devient exponentiellement plus flou. »

     

    L’expression « saisit » et « offre une entrée en discussion bien hasardeuse », estime pour sa part la journaliste Judith Lussier, dans ce collectif. « Les conversations sur la culture du viol seraient probablement plus calmes si on dissipait certains malentendus, à commencer par le fait que la culture du viol, ce n’est pas le viol. »

    On t’a appris. Potiche à briller dans les yeux des autres. Avec des talons, du rouge aux lèvres. Être de la viande. La publicité t’en parle souvent, voire tout le temps. La "porn" te le montre sans arrêt. Tu es un "meat market". [...]
    Véronique Grenier, professeure de philosophie
     

    Une définition inappropriée

     

    Culture du viol. L’expression n’est pas neuve. Elle a été forgée dans les mouvements féministes américains, au début des années 1970, pour faire tenir, dans l’union de ces deux mots, une distance, un éloignement induit par l’ensemble des déterminants sociaux et culturels rétrogrades et misogynes qui excusent, encouragent et justifient les comportements méprisants, paternalistes et sexuellement déplacés d’hommes envers des femmes. Sa résurgence dans le discours public a suivi, dans les dernières années, la redondance des agressions sexuelles dénoncées, tout comme la formulation, par des personnalités publiques, de commentaires visant à minimiser le poids de ces dénonciations. Et ce, même si le climat de discussion qu’il impose est loin d’être constructif.

     

    « La dénomination “culture du viol” nuit-elle à la réflexion ? Je pense que oui », lance à l’autre bout du fil Nancy B.-Pilon, enseignante à l’école Victor-Doré, à Montréal, et grande cheffe d’orchestre du collectif d’auteurs de Sous la ceinture, dont le sous-titre est pourtant Unis pour vaincre la culture du viol. « L’image qu’elle convoque est très violente, très chargée, elle incite les gens à se boucher les oreilles. Mais, en même temps, c’est un cercle vicieux. Si on ne la nomme pas par son nom, cette culture, on finit par la banaliser, et ça, c’est tout aussi nuisible. »

     

    Dans le contexte, selon elle, l’importance n’est pas d’avoir un débat sur les mots et leur signification, mais sur la façon dont cette culture s’imbrique « dans une trop grande partie de nos comportements en société », assure-t-elle, en évoquant des rapports entre hommes et femmes en mutation qui ont perdu leur caractère relationnel pour se centrer uniquement sur le sexuel, en parlant du sexe comme d’une marchandise et du respect de l’autre qui s’est évaporé au gré d’une incompréhension et d’une mise en l’objet de l’autre. « Il faut réapprendre à nous écouter, à nous parler, à nous toucher, dit-elle, mais également réapprendre à poser des gestes adéquats. Plus on communique, plus ça aide la cause. »

    Je suis une fille, je suis bi, et [objectifier une fille dans la rue Saint- Denis], c’est du second degré, je me disais : “j’ai le droit. Parce qu’on ne va pas se leurrer : c’est beau, une fille”. [...] Récemment, on m’a demandé comment je pouvais objectifier les femmes à ce point-là tout en étant une féministe. On a dit que c’était un paradoxe "cute". Sauf que j’ai compris que c’est loin d’être charmant. Ça m’a plutôt donné la nausée et l’envie de faire un trou dans le bitume pour me cacher dedans.
    Sophie Bienvenu, romancière
     

    Les témoignages — souvent troublants — et les fictions forgées par la dureté de quelques réalités contenus dans l’ouvrage collectif tendent à frapper sur ce même clou, en soulignant ici l’importance de l’éducation dans la gestion d’une dérive sociale qui, selon les auteurs, laisse son indécence s’affirmer d’une manière de plus en plus gênante. « Tant que la marchandisation l’emportera sur la personne, on retrouvera malheureusement ce type d’attitude », écrit le rappeur Webster, tout en rappelant l’importance d’une « éducation des nouvelles générations à propos des effets négatifs de ces images et de l’importance de l’amour-propre ».

     

    « À l’école, dans la littérature jeunesse, on enseigne facilement le respect, le partage, l’ouverture aux enfants, ajoute Nancy B.-Pilon. Mais nous avons l’air de ne pas savoir comment leur enseigner la notion de consentement », forcément au coeur d’agressions à caractère sexuel.

     

    Dans la préface du bouquin, qu’il partage avec l’auteure Aurélie Lanctôt, le chanteur Koriass dit : « Nous avons une grande responsabilité en tant que société. Celle de changer les mentalités paternalistes, rétrogrades et désuètes d’un siècle dépassé, qui sont encore transmises aux garçons d’un siècle présent. […] Il y a une décontamination culturelle à effectuer, c’est indubitable. » Une décontamination nécessaire, insistent l’ensemble des contributeurs à cet exercice de dénonciation, pour mieux sortir de la violence d’une culture, mais également de la lourdeur de sa dénomination.

    Une vigile a été tenue à l’Université Laval, à Québec, le 19 octobre, en soutien aux victimes d’agressions sexuelles qui ont été attaquées sur ce campus.
    Sous la ceinture
    Sous la direction de Nancy B.-Pilon, Québec Amérique, Montréal, 2016, 180 pages












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