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    Le talent caché derrière les écrivains

    «Le gardien de la norme» dévoile le journal intime d’un réviseur amoureux de son art

    Louis Cornellier
    22 octobre 2016 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Modeste technicien de la langue, Jean-Pierre Leroux a partagé pendant des années sa passion pour la justesse des mots.
    Photo: D. R. Modeste technicien de la langue, Jean-Pierre Leroux a partagé pendant des années sa passion pour la justesse des mots.
    Essai
    Le gardien de la norme
    Jean-Pierre Leroux
    Préface de Monique Proulx
    Boréal
    Montréal, 2016, 256 pages

    On pense souvent que pour écrire de bons livres, il suffit d’avoir un sens du récit ou des idées fortes. Or, des histoires et des pensées, c’est d’abord une langue. On a tort de faire de cette dernière un simple support du reste, qui serait l’essentiel. Un livre, ce n’est qu’une langue en acte, organisée par un artiste ou un penseur. Aussi, il n’y a pas de bons livres sans souci maniaque de la langue.

     

    L’écrivain américain Raymond Carver l’avait compris. « C’est à cela, confiait-il, que je voulais moi-même parvenir en écrivant des nouvelles : combiner le mot juste et l’image idéale à une ponctuation rigoureuse et sans faille afin que le lecteur soit totalement absorbé par mon récit, que rien au monde ne puisse l’arracher à sa lecture, sauf peut-être l’incendie de sa maison. »

     

    Pour atteindre cet acmé, les écrivains — tous, sans exception — ont besoin d’aide. Donner du rythme, de l’élan, de la vie à la langue, lui imprimer une marque personnelle est bien sûr leur affaire, mais la langue, si complexe, exige plus encore : le respect de ses règles, qu’il ne revient pas à chacun de réinventer. C’est alors qu’entre en jeu, dans le processus de fabrication du livre, le réviseur linguistique, ardent protecteur de la norme devant l’Éternel. Sans lui, bien des grands livres que vous avez aimés vous seraient tombés des mains.

     

    Protéger la langue

     

    Jean-Pierre Leroux (1952-2015) a été le réviseur de plusieurs écrivains québécois. Sans « son oeil de lynx », pour reprendre la formule de sa préfacière Monique Proulx, certains des livres des Jacques Poulin, Marie-Claire Blais, Marie Laberge, Gaétan Soucy, Michel Tremblay, Robert Lalonde et Monique La Rue n’auraient pas été exactement les mêmes.

     

    Dans les derniers mois de sa vie, Leroux avait entrepris de réfléchir sur son métier afin de le faire mieux connaître. Le gardien de la norme, son livre posthume, traite donc avec intelligence du rôle du réviseur linguistique, tout en évoquant avec délicatesse la personnalité de quelques écrivains avec qui Leroux a travaillé. « Ce livre hors norme, note à raison Monique Proulx, n’est pas simplement un exercice littéraire, c’est un journal intime, à l’écriture frémissante et précise, qui nous dévoile les forces et les blessures d’un homme habité par la passion de son métier. »

     

    Le réviseur, explique Leroux, est là pour assurer la correction de la langue dans toutes ses composantes : vocabulaire, morphologie, syntaxe, ponctuation, niveaux de langue, clarté des phrases et du propos. Il vérifie aussi l’exactitude des noms propres, des faits et des dates. Il doit toutefois s’en tenir à « l’humilité du technicien », car « l’application des normes ne doit jamais empiéter sur la personnalité du ton ». Réviser Michel Tremblay, qui tient à « réduire au minimum la distance entre le langage de sa narration et celui de ses personnages, afin de ne pas se placer au-dessus d’eux », n’est pas la même chose que réviser Gaétan Soucy ou Marie-Claire Blais.

     

    Leroux avait ses outils de prédilection : Le Petit Robert, qu’il qualifie de « bible généraliste », Le bon usage, L’art de conjuguer de Bescherelle, le Multidictionnaire de la langue française (pour les emplois québécois, précise-t-il), le Colpron (pour les anglicismes) et le Ramat de la typographie. Il n’en faisait pas des paroles d’évangile pour autant. Il convient parfois d’accepter, suggère-t-il, « des emplois que l’usage a fini par imposer » et de plier la norme aux besoins, sans compter qu’il arrive aux ouvrages de référence de se contredire.

     

    Il reste que le respect de la norme doit prédominer, pour éviter la ruine de la langue. « Garder, écrit Leroux, c’est surveiller, non pour prendre en flagrant délit, mais pour mettre à l’abri. C’est protéger, non contre le changement, mais contre la disparition, l’écroulement. » C’est beau et juste.

     

    Portraits d’auteurs

     

    Lecteur émerveillé depuis l’enfance, grâce à Bob Morane, Leroux a découvert, en travaillant dans le monde du livre, la susceptibilité de ces « écorchés vifs que sont les personnes qui s’investissent dans l’écriture ». Quand nous aimons leurs oeuvres, note-t-il, les écrivains saluent notre jugement et quand nous ne les aimons pas, ils crient au mépris. Les rapports de Leroux avec son ami Gaétan Soucy, « un puits sans fond d’anxiété », ont souvent été tendus pour cette raison. À la suite d’une réserve émise sur l’oeuvre du romancier, écrit le réviseur, « je devais tâcher de le rassurer sur son talent, de réconforter le petit garçon tapi en lui. »

     

    Les modestes portraits d’écrivains (Gaston Miron, Jacques Poulin, Michel Beaulieu, Denis Bélanger, Michel Tremblay) que trace Leroux dans ce livre sont émouvants. Alors qu’on lui avait présenté Félix Leclerc comme revêche, il découvre un homme « d’une courtoisie et d’une gentillesse inouïes ». On retrouve aussi avec nostalgie le romancier Jean-Marie Poupart, mort en 2004, dont la joie de vivre et la bonhomie cachaient, en fin de parcours, une certaine amertume engendrée par la mauvaise réception critique de ses livres. Le paradoxal Victor-Lévy Beaulieu, combatif et querelleur, mais aussi « simple et doux », reçoit un bel hommage, même si l’anecdote évoquée se passe à une époque où l’ogre carburait au fort.

     

    Jean-Pierre Leroux, le modeste technicien, raconte ici avec élégance et pudeur sa « passion pour les mots », pour la langue française et pour la lecture, cette miraculeuse activité qui « [crée dans nos têtes] un espace ample et généreux »,qui nous révèle la vie et le monde dans un silence habité par l’essentiel.

    Le gardien de la norme
    Jean-Pierre Leroux, préface de Monique Proulx, Boréal, Montréal, 2016, 256 pages












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