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    Le fantôme de Norman Bethune

    Dans «Blessures», Ying Chen ressuscite les morts pour mieux parler aux vivants

    Danielle Laurin
    22 octobre 2016 |Danielle Laurin | Livres | Chroniques
    Par les yeux du légendaire médecin canadien, ici photographié en Chine dans les années 1930, Ying Chen tisse une errance cosmique qui vogue au-dessus des vivants.
    Photo: La Presse canadienne Par les yeux du légendaire médecin canadien, ici photographié en Chine dans les années 1930, Ying Chen tisse une errance cosmique qui vogue au-dessus des vivants.
    Roman
    Blessures
    Ying Chen
    Boréal
    Montréal, 2016, 168 pages

    À première vue, Ying Chen surprend avec son nouveau roman. Celle qui a tant fouillé d’un oeil froid, cruel, le territoire de l’intime, du couple, de la famille, déploie ses ailes comme jamais avec Blessures.

     

    Ce qu’elle nous donne à voir : la guerre sino-japonaise à la fin des années 1930. L’évolution de la Chine depuis. L’évolution des relations entre l’Orient et l’Occident aussi. Les guerres qui se perpétuent un peu partout sur la planète, avec les jeunes, le plus souvent, comme chair à canon.

     

    Constat pessimiste sur l’état du monde aujourd’hui, « alors qu’il ne reste plus qu’uneseule idéologie sur toute la planète, que l’égoïsme est la norme, que l’égo devient Dieu, le moteur incontesté d’une locomotive qui roule sans que personne en connaisse réellement la direction. »

     

    Tout cela, Ying Chen nous le fait voir par les yeux d’un médecin canadien devenu légendaire, qu’elle ne nomme jamais, mais qui est en tous points reconnaissable : Norman Bethune. Elle ne se contente pas de camper cet homme d’action sur les champs de bataille en Chine, alors qu’il tente de sauver le plus de blessés possible. Elle le fait aussi revivre, plus de 75 ans après sa mort.

     

    Ou plutôt, elle promène le fantôme de son héros sur les lieux qui ont compté pour lui. Elle lui fait mesurer les changements opérés par le « tsunami de la modernisation » depuis sa mort.

     

    Les fantômes, les spectres, les revenants : loin d’être nouveau dans l’oeuvre de cette écrivaine d’origine chinoise qui a élu domicile à Vancouver après plusieurs années passées au Québec, où elle a commencé à écrire, dans les années 1990, directement en français.

     

    L’auteure d’Immobile, d’Un enfant à ma porte et d’Espèces a souvent repris le même personnage de femme dans ses romans, en lui faisant vivre plusieurs vies. En la plongeant dans une errance cosmique, comme si elle voguait au-dessus du monde des vivants.

     

    Si Ying Chen cultivait dans ces romans le mystère, en abolissant les frontières du temps, elle n’en posait pas moins, par les yeux de son héroïne multiple, un regard sévère sur la société actuelle, ses valeurs individualistes, matérialistes, superficielles.

     

    Déjà en 1995 dans L’Ingratitude, Prix Québec-Paris et Grand Prix des lectrices de Elle-Québec, elle faisait parler une morte. Une morte qui réglait ses comptes avec le monde des vivants, avec sa société, son village. Avec sa mère, en particulier, prisonnière des traditions, représentante de la Vieille Chine, alors que de son vivant la jeune fille désespérait, dans la Chine de l’après-Mao, de conquérir sa liberté individuelle.

    Photo: La Presse canadienne Par les yeux du légendaire médecin canadien, ici photographié en Chine dans les années 1930, Ying Chen tisse une errance cosmique qui vogue au-dessus des vivants.
     

    Bref, quand Ying Chen ressuscite les morts ou leur permet d’avoir plusieurs vies, elle ne se prive pas, à travers eux, de poser un regard critique sur le monde des vivants, celui où ils ont évolué et celui qui continue sans eux. C’est exactement ce qu’elle fait par le biais de Norman Bethune et de son fantôme. Mais de façon plus systématique, avec des vues plus largement politiques et sociales.

     

    Les ennemis de la démocratie

     

    On s’attarde, entre autres, à la façon dont était perçu par certains, au Canada, le médecin de son vivant : un dissident, un traître, un fanatique, lui qui « s’était exilé dans un pays de nains barbares et qui, de plus, avait voulu aider les ennemis de la démocratie ».

     

    On s’attarde aussi à l’évolution de cette perception. Après la mort de Bethune. Alors qu’il est devenu héros national en Chine, période d’oubli dans son pays… « L’oubli, écrit Ying Chen, dura jusqu’au jour où l’excédent de gaz et de pétrole que produit le pays du docteur eut besoin de ruisseler à tout prix sur un autre continent, quitte à traverser montagnes et océans, fleuves et champs, langues et croyances. »

     

    L’auteure ajoute : « On se souvint tout à coup, comme si de rien n’était, de ce personnage qu’on pouvait présenter comme un ambassadeur, un pionnier, une marque de commerce. »

     

    Comme dans ses romans précédents, Ying Chen nous montre, non seulement son héros dans son milieu, elle nous donne aussi accès à ses pensées secrètes. Et à ses propres contradictions, tandis qu’il lutte jour après jour pour sauver des vies dans des conditions inhumaines, avec des équipements de fortune, privé bien souvent de médicaments.

     

    Autrement dit, l’intime n’est pas mis de côté. Bethune lui-même se pose des questions sur sa propre vie. Des remords, ce « dissident perpétuel » en a eu.

     

    Non pas qu’il remette en question son choix de vie, ce besoin d’agir dans l’urgence qui l’a toujours animé, cette nécessité de fuir la vie ordinaire pour se sentir utile, ce « dégoût pour toute stagnation ». Quitte à laisser derrière lui une femme aimée.

     

    Mais il ne se pardonne pas d’avoir fait souffrir son ex-femme. De ne pas lui avoir offert la vie de couple et de famille qu’elle recherchait, qu’il lui avait en quelque sorte permis d’espérer auprès de lui.

     

    Un roman d’introspection

     

    Il ne regrette pas d’avoir sauvé la vie d’un soldat du camp ennemi. Pour le Bethune que fait revivre Ying Chen, « si les guerres se faisaient au nom des nations, son métier à lui ne connaissait pas de frontières. » Il s’en veut, par contre, par ce geste, d’avoir causé malgré lui la mort de son petit protégé, un paysan orphelin devenu enfant-soldat, qui le considérait comme un père de remplacement.

     

    Roman d’introspection tout autant que roman au coeur de l’action, Blessures. Très riche. Mais attention : pas de chronologie. Présent et passé s’entremêlent. Pas de réels repères géographiques, pour tout dire.

     

    Aucun lieu n’est proprement identifié, ni la ville de l’Ontario où est né le médecin en 1890, ni Montréal où il a longtemps oeuvré, pas plus que la région des montagnes en Chine où il est mort d’une septicémie à 49 ans après s’être blessé à un doigt en opérant un soldat blessé.

     

    On voit passer la figure de Mao, mais sans qu’il soit nommé. On comprend bien sûr dans quelle guerre nous sommes plongés, même si l’auteure ne dit pas son nom. Plutôt : une guerre « opposant un pays moderne à un pays médiéval ».

     

    L’auteure multiplie les paraphrases, les métaphores. Elle laisse planer une zone de flou. Dans le temps, dans l’espace. Concernant les faits historiques, le héros et les personnages qui l’ont inspirée. Son roman peut dérouter.

     

    Avis aux intéressés : on n’est vraiment pas dans un ouvrage biographique, ou d’inspiration biographique, courant. On est dans l’évocation. Longues phrases, habitées. Souffle puissant. On est dans du Ying Chen, tout simplement.

     

    Du Ying Chen magnifié.

    Blessures
    Ying Chen, Boréal, Montréal, 2016, 168 pages












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