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    Des béotiens affairistes à l’assaut des cégeps

    Soumettre ces institutions aux besoins du marché est un crime contre la culture humaniste

    Louis Cornellier
    8 octobre 2016 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Réduire la place de la formation générale au cégep, c’est défier l’autorité de la culture qui rend libre.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir Réduire la place de la formation générale au cégep, c’est défier l’autorité de la culture qui rend libre.
    Éducation
    La liquidation programmée de la culture. Quel cégep pour nos enfants ?
    Sous la direction de Sébastien Mussi
    Liber
    Montréal, 2016, 160 pages

    En tant que professeur de français (langue et littérature) dans un cégep depuis 25 ans, je sais d’expérience que les libéraux n’aiment pas ces institutions telles qu’elles ont été pensées lors de la Révolution tranquille par leurs prédécesseurs. Chaque fois que le Parti libéral du Québec (PLQ) forme le gouvernement, ce qui est en passe de devenir la normalité des choses, les cégeps sont remis en question.

     

    En 1993, la réforme Robillard lance ce triste bal en imposant l’approche par compétences, des conseils d’administration dominés par des membres externes à l’institution et l’abolition d’un cours d’éducation physique et d’un cours de philosophie, remplacés par deux cours d’anglais.

     

    En 2004, Pierre Reid, ministre libéral de l’Éducation, dirige un Forum sur l’avenir de l’enseignement collégial, sans cacher son intention de réduire la place de la formation générale (français, philosophie, éducation physique et anglais) au cégep. La grogne populaire le fera reculer.

     

    En 2013, Pierre Moreau, candidat à la direction du PLQ, propose l’abolition des cégeps. Il ne sera pas chef, mais Philippe Couillard le nommera ministre de l’Éducation ! En 2014, les jeunes libéraux réitéreront leur volonté d’en finir avec les cégeps et de les remplacer par des écoles de métier.

     

    Le PLQ, c’est clair, n’aime plus les cégeps tels qu’imaginés par le rapport Parent. Le gouvernement qu’il forme actuellement a donc accueilli avec enthousiasme le rapport Demers, commandé par le Parti québécois en 2013. Ce document, principalement rédigé par un ancien directeur général de cégep, contient une attaque frontale contre la culture générale dans la formation collégiale.

     

    Main-d’oeuvre cultivée

    Photo: Michaël Monnier Le Devoir Réduire la place de la formation générale au cégep, c’est défier l’autorité de la culture qui rend libre.
     

    Au nom de l’adaptation « aux changements survenus dans les dernières décennies », le rapport Demers, en s’inspirant du modèle ontarien, plaide pour une importante réduction de la place de la formation générale (de douze cours, on passerait à trois ou cinq) et suggère de plus de laisser les étudiants choisir ces cours. On peut y lire qu’il conviendrait « de favoriser une redéfinition locale de la formation générale », une formule qui, pour n’importe quel esprit sain, apparaît comme une puissante aberration.

     

    C’est pour répondre à cet affligeant rapport et pour « défendre la culture » que le prof de philo Sébastien Mussi et son équipe de onze collaborateurs publient La liquidation programmée de la culture. Il s’agit d’une charge argumentée contre les béotiens affairistes qui tentent de transformer les cégeps « en antichambre du marché » et, comme l’écrit Éric Martin, en « une fabrique d’employables-exécutants sans esprit, des esclaves salariés au mode de vie uniquement économique pour qui la politique et la philosophie sont sans importance, et qui seront dès lors exclus de toute délibération ».

     

    Personne ne conteste l’idée que les cégeps doivent former une main-d’oeuvre qualifiée, utile à l’économie du Québec. Comme le rappelle ici le sociologue Guy Rocher, ils ont notamment été créés pour cela. Le rapport Tremblay de 1962, qui est à l’origine de ces institutions, insistait toutefois sur la nécessité d’offrir une formation complète, incluant la culture générale, à tous les élèves, dans le souci de former aussi des citoyens et des personnes. Ce bel élan humaniste, note le sociologue, frappe un mur dans les années 1980-1990, alors que s’impose « la domination de l’économie » en toutes matières.

     

    Utilitarisme et humanisme

     

    Les Trente Glorieuses, continue Rocher, furent une période exceptionnelle pendant laquelle « nous nous sommes préoccupés des inégalités sociales, de l’humanisme, que nous avons essayé d’harmoniser avec l’utilitarisme ». Les cégeps, qui combinent formation de la main-d’oeuvre et formation du citoyen cultivé, en sont un produit.

     

    Aujourd’hui, alors que la « norme historique » de l’acceptation des inégalités et du fatalisme économique a repris son règne, discréditant ainsi l’apport critique des sciences humaines, de la littérature et de la philosophie, il importe plus que jamais de défendre avec acharnement cette rare incarnation de « la culture de l’ère “exceptionnelle” » que sont les cégeps, conclut gravement Rocher. En accusant le rapport Demers d’« incapacité à distinguer la formation de la personne de la formation de la main-d’oeuvre », le sociologue Gilles Gagné, dans un des textes les plus virulents de ce recueil, abonde dans le sens de Rocher.

     

    Réduire la place de la formation générale au cégep (surtout celle de la littérature et de la philosophie, mais aussi celle de l’éducation physique ; l’anglais, on l’aura deviné, n’est pas vraiment menacé) et laisser les étudiants choisir à la carte ce qui leur convient en ce domaine, c’est remplacer l’autorité de la culture, qui rend libre, par « celle du marché, de la culture de masse, du narcissisme et de l’oubli » (Bernard Émond) ; c’est trahir la jeunesse « en lui donnant l’illusion de toute-puissance au moment même où [on] la soumet aux injonctions implacables du système » (Éric Martin) ; c’est tuer l’accès à la beauté, à la vérité et au mystère du monde (Yvon Rivard), que seule la culture générale, comme le pensait Einstein, permet.

     

    Pour noyer le poisson, Hélène David, l’actuelle ministre de l’Enseignement supérieur, répète que la formation générale demeurera au programme des cégeps. Or, elle a mandaté Guy Demers pour appliquer les recommandations de son rapport. Aussi, si elle ne veut pas passer à l’histoire comme la fossoyeuse de l’exceptionnelle culture humaniste des cégeps, la ministre doit s’engager plus sérieusement à préserver la formation générale, pour tous, telle quelle.

    La liquidation programmée de la culture. Quel cégep pour nos enfants ?
    Sous la direction de Sébastien Mussi, Liber, Montréal, 2016, 160 pages












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