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    Mark Twain dans l’Amérique de VLB

    Il s’ajoute enfin à Kerouac et à Melville dans une trilogie sur l’écriture du continent

    17 septembre 2016 | Michel Lapierre - Collaborateur | Livres
    Illustration: Tiffet
    Essai
    À douze pieds de Mark Twain
    Victor-Lévy Beaulieu
    Éditions Trois-Pistoles
    Notre-Dame-des-Neiges, 2016, 400 pages

    Victor-Lévy Beaulieu, qui vient de publier À douze pieds de Mark Twain, n’est pas seulement proche du grand écrivain américain, il connaît à fond l’histoire littéraire de notre continent, auquel le Québec — nous l’avions si souvent oublié — appartient à part entière, au point d’en être secrètement l’oeil magique. Il réévalue le fameux jugement exprimé en 1935 sur Mark Twain (1835-1910) par un autre géant, Ernest Hemingway, et que je lui soumets d’un air dubitatif.

     

    L’auteur du Vieil homme et la mer a écrit : « Toute la littérature américaine moderne procède d’un seul livre de Mark Twain, Huckleberry Finn. L’écriture américaine vient de là. Il n’y avait rien avant. Il n’y a rien eu d’aussi bon depuis. » VLB me répond : « Le ton trop catégorique du jugement s’explique parce qu’à l’époque on n’avait pas encore redécouvert l’importance des prédécesseurs de Twain : Nathaniel Hawthorne et Herman Melville. On ne soupçonnait pas non plus celle qu’aura plus tard un William Gaddis. »

     

    En expliquant le sens de sa trilogie américaine, ses livres sur Kerouac (1972), Melville (1978) et Twain (2016), tous liés à sa propre expérience créatrice et à l’évolution du Québec, il poursuit : « Hemingway a toutefois eu raison sur l’essentiel. Twain a, en effet, apporté, en particulier dans Huckleberry Finn, une saveur inédite, populaire, truculente, à la littérature nord-américaine : la saveur du Nouveau Monde. Melville avait déjà fondé littérairement la mythologie du continent, mais la gouaille manquait. »

     

    Si, en 1851 dans Moby Dick, Melville avait évoqué le cerveau d’une grande baleine « caché derrière ses vastes fortifications comme la citadelle de Québec », Twain, qui a grandi dans la vallée du Mississippi, était sensible aux traces d’une tradition orale laissée là par la Nouvelle-France. Pour VLB, les deux écrivains en rencontrent un troisième à travers la symbolique abyssale de l’eau : Jack Kerouac, Québécois par ses ancêtres.

     

    L’écrivain du Bas-Saint-Laurent développe : « Melville met en scène l’océan qui représente le père, géniteur de l’Amérique et même du reste du monde parcouru par les baleiniers. Chantre d’un fleuve, le Mississippi, Twain, si attaché à sa femme et à ses filles, exprime la féminité de la mère. Kerouac, illuminé par la rivière Merrimack qui coule à Lowell, sa ville natale, incarne l’enfant avec Gérard, son frère aîné mort prématurément, uni à lui dans la souffrance et la vision de la béatitude. »

     

    De droits et de whisky

     

    Le rapport de Twain avec le Québec se concrétise à Montréal, en 1881, lors d’un banquet en l’honneur de l’écrivain américain et en présence de son confrère d’ici, Louis Fréchette, qui, charmé par sa verve, nouera une amitié avec lui et publiera, en 1892, Originaux et détraqués, contes tributaires de son humour très nord-américain par une saveur toute québécoise. Annoncé par la préface bien sentie de Jean-Claude Germain, le récit du banquet amorce la première véritable biographie de Twain en français.

     

    VLB y révèle d’emblée la tournure d’esprit qui définit l’écrivain. À Montréal pour y défendre le droit d’auteur, notion encore embryonnaire à l’époque, Twain, dans son discours, espère qu’« un jour viendra où, au regard de la loi, le droit d’auteur sera devenu aussi sacré que le whisky, ou que tout autre bien de première nécessité ». En d’autres circonstances, il raconte fièrement sa venue au monde dans une obscure localité du Missouri : « Ma naissance permit d’augmenter sa population d’un pour cent. »

     

    Né dans la pauvreté, l’écrivain surtout autodidacte, pilote de bateau sur le Mississippi jusqu’en 1861, acquiert une célébrité mondiale par ses nombreux romans et, malgré des déboires financiers, s’enrichit grâce en particulier à ses tournées de conférencier. Son humour noir cache une profonde critique sociale dans laquelle VLB se reconnaît. « Les Anglais et les Américains sont des voleurs, des bandits de grand chemin, des pirates », déclare Twain, qui conclut : « nous étions tous fiers de faire partie du lot ».

     

    Chez lui, à la fin de sa vie, se dégagent même de la plaisanterie un désabusement et un nihilisme absolus qui ne sont pas sans séduire son biographe québécois. L’écrivain américain n’y va pas avec le dos de la cuillère : « Il n’y a ni Dieu, ni univers, ni race humaine, ni vie terrestre, ni enfer. Tout est un rêve grotesque et insensé. Rien n’existe en dehors de soi. L’homme n’est qu’une pensée — un doute errant, une réflexion inutile, une idée vagabonde qui se promène au hasard des éternités du néant ! »

     

    La voix intérieure

     

    Ce style unique, à la fois désinvolte et marqué par la hantise, VLB affirme qu’il lui a appris quoi faire pour « trouver sa “voix” en écriture » : savoir « taper sur le bon clou et l’enfoncer » pour que « l’on puisse reconnaître votre signature parmi les autres ». Selon lui, la « source véritable » du roman chez Twain, à l’inverse du conte, « vient de l’intérieur de soi — de ce qu’on a vécu depuis sa naissance ». Il rappelle que l’inconscient « est toujours au travail, même et surtout quand on ne s’en préoccupe pas ».

     

    Sa réflexion éclaire de façon admirable cette fascinante phrase de Twain : « La vie serait infiniment plus heureuse si l’on pouvait naître à l’âge de 80 ans pour se rapprocher petit à petit de ses 18 ans. » Le rôle primordial que VLB attribue à l’inconscient aide à deviner pourquoi il me souligne que « Kerouac est la somme et la fin de Melville et de Twain ».

     

    À l’océan du second et au Mississippi du troisième, il manquait une eau discrète d’inspiration très québécoise pour humaniser, par la souffrance et la vision de la béatitude, l’écrasante splendeur sidérale du rêve nord-américain.

    À douze pieds de Mark Twain
    Victor-Lévy Beaulieu, Éditions Trois-Pistoles, Notre-Dame-des-Neiges, 2016, 400 pages












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