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    Poésie

    Le pari vital de Louise Dupré

    «La main hantée» affronte le mal du monde, avec sang-froid et affliction

    10 septembre 2016 |Hugues Corriveau | Livres
    La poète et romancière Louise Dupré
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La poète et romancière Louise Dupré
    Poésie
    La main hantée
    Louise Dupré
    Le Noroît
    Montréal, 2016, 125 pages

    Toute question posée à la face noire du monde comporte sa part de risque, risque que ne refuse pas de courir la poète Louise Dupré dans son nouveau recueil, La main hantée. La voix poétique y affronte l’horreur avec une détermination sans faille, tient le pari de tenir tête à la mort qui appelle au silence les mots, se fait un devoir de parler. « Comment écrire je si on ne croit plus en l’espèce humaine ? », « quel amour offrir / à la face carbonisée / du monde ? » se demande-t-elle, avec la volonté obstinée d’y croire, de trouver une réponse à la catastrophe contemporaine, de défendre la pertinence de dire sa propre vérité en regard de ce qui pourrait abîmer le désir.

     

    Les textes, qui se partagent en six parties, dont trois fois dix-neuf pages en vers libres et trois fois dix poèmes en prose, vibrent comme s’il fallait que ces deux souffles poétiques scandent la parole à la fois réflexive et imagée. Plus loin que les flammes, qui est paru en espagnol sous le titre Mas alto que las flamas (traduction de Silvia Pratt, Mantis Editores, 2015), a d’ailleurs valu à Louise Dupré le prix Jaime Sabines/Gatien Lapointe 2016, qui lui sera remis au Mexique à la fin du mois d’octobre.

     

    Tout le recueil s’inscrit à partir d’un rapprochement audacieux entre la responsabilité impartie à qui décide de l’euthanasie d’un chat et à qui admet la perpétration des viols, meurtres, infanticides ou suicides qui obscurcissent la toile marquée de l’Histoire. Ainsi, la voix poétique confie son désarroi au moment de conduire le chat aimé chez une vétérinaire : « tu ne sais pas de quel droit / tu as décidé / de sa fin // de quel droit / tu te prends pour Dieu ». La radicalité de cette approche ne remet jamais en question la possibilité qu’un tel geste soit motivé par la bonté éventuelle de cette décision, par le désir de surseoir peut-être à des souffrances indues. On a l’impression que le recueil aurait pu s’inscrire dans le débat de la délicate question de la pratique du suicide assisté. Mais la poète offre plutôt à notre réflexion ce qu’implique la mise à mort d’un animal en regard de ces autres mises à mort qui accablent le vivant.

     

    Ainsi, cette image animalière en cache une bien plus profonde, clairement énoncée au fil du premier poème du recueil : « tu l’as fait / disparaître / sans son consentement, ton chat // comme une fille / sa mère / quand elle refuse / une vie maintenue / à force d’acharnement ». Voilà peut-être le réel propos de ce recueil, sombre et lumineux à la fois, quand il interroge la responsabilité humaine quant à l’ultime fin : « jamais imaginé que ton oeil / deviendrait galerie / d’horreurs // où se confondrait / le sort des filles / avec celui des bêtes. »

     

    À partir de là, les textes se déploient autour des cruautés infernales de ce qui pourrait bien avaler le sens même de l’espoir. La poète se met en quête de trouver une réponse à son besoin inaltérable de parole et de survivance. La question reste donc entière : si on s’arroge le droit de vie et de mort sur un animal, il n’y aura plus de réserve quant à celui de le transposer devant l’existence de tout être humain.

     

    Cette ambiguïté nous est donnée tout entière dans cette scène sans fard : « Ça s’est infiltré peu à peu dans ton cerveau, il hurlait, ton chat, il ne cessait pas de hurler, et tu n’as plus voulu l’entendre. Tu n’en pouvais plus, comme cette mère qui n’en pouvait plus d’entendre pleurer son enfant. Il a suffi d’appuyer un oreiller sur la petite bouche, et puis plus rien. L’enfant se tait. » Cet infanticide recèle ainsi les images que le recueil va déployer, ouvrant des brèches sur tous les fronts qui brisent les corps et les âmes.

     

    De l’euthanasie au meurtre, du meurtre au suicide, la poète se fait « touriste de la mort », comme elle le dit, en une formule percutante. Elle convoque ainsi Huguette Gaulin, Sylvia Plath, Marina Tsvetaïeva, Claude Gauvreau, Virginia Woolf ou Hubert Aquin, et les autres, conduits à la mort, forcés de renoncer. Or la poète refuse cette solution et, sans tomber dans quelque résilience, oppose visions et paroles à ce qui se délite. « Car le poème / est plus fragile / qu’on ne le croit // il te défend pourtant / contre les signes / armés », avoue-t-elle, elle qui a « seulement / les mots à donner ».

     

    Louise Dupré insiste donc sur la puissance absolue de la parole, malgré son immense fragilité à résister à son éventuel avalement ; elle nous dit, doucement, comme apeurée de perdre même cette si faible certitude : « Tu agrippes le silence osseux de l’aube, tu veux croire que ta main est encore capable de retenir un peu de clarté, juste assez de clarté pour sauver le dernier qu’il te reste. »

     

    Demeure un recueil ombré et emporté par ce désir irréfragable de survivre.

    La poète et romancière Louise Dupré
    La main hantée
    Louise Dupré, Le Noroît, Montréal, 2016, 125 pages












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