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    La fuite devant soi

    «À l’abri des hommes et des choses», un premier roman saisissant pour Stéphanie Boulay

    10 septembre 2016 | Danielle Laurin - Collaboratrice | Livres
    Dans «À l’abri des hommes et des choses», Stéphanie Boulay mène sa barque comme elle l’entend.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Dans «À l’abri des hommes et des choses», Stéphanie Boulay mène sa barque comme elle l’entend.
    Livres
    À l’abri des hommes et des choses
    Stéphanie Boulay
    Québec Amérique, coll. « La Shop »
    Montréal, 2016, 160 pages

    La langue colorée de Stéphanie Boulay. C’est ce qui frappe d’abord, et ce qui frappe ensuite à répétition dans son premier roman, alors que l’auteure-compositrice-interprète des Soeurs Boulay, 29 ans, prête sa voix à une enfant amochée, mésadaptée.

     

    Détournement constant du sens, métaphores incongrues, imaginaire débridé. La jeune narratrice hors norme évolue dans un monde cruel, qui ne lui fait pas de cadeau…

     

    On voit tout de suite une parenté avec L’avalée des avalés de Réjean Ducharme et La petite fille qui aimait trop les allumettes de Gaétan Soucy. On retrouve aussi quelque chose d’Et au pire, on se mariera de Sophie Bienvenu, mais en moins violent.

     

    Le défi pour Stéphanie Boulay dans À l’abri des hommes et des choses n’en est que plus grand. Mais elle mène sa barque comme elle l’entend et finit par se démarquer. On en vient à oublier les comparaisons, à se laisser prendre complètement par l’univers qu’elle déploie.

     

    Une cancre, une nulle qui n’a pas toute sa tête, qui n’est pas « vite vite ». Une retardée. C’est ainsi que les autres voient la narratrice. Et qu’elle se voit elle-même, pour tout dire : « Ce n’est pas facile d’être à l’intérieur de moi, et des fois je préférerais plutôt être à côté pour pouvoir me sauver en criant. »

     

    Mais quel âge a-t-elle au juste ? Elle ne le sait pas elle-même. Chose sûre, elle connaît des transformations physiques hors de son contrôle. « Mon corps fait des choses que je ne lui dis pas de faire comme grossir à certains endroits, poiler à certains endroits et manger beaucoup. J’ai l’impression de fabriquer du lait avec mes boules. Et mes fesses n’entrent plus dans ma place de causeuse. »

     

    L’enfance est définitivement derrière elle, même si, elle s’en doute, jamais elle ne pourra se débrouiller toute seule comme une adulte. Elle aura toujours besoin de quelqu’un pour veiller sur elle. Pour l’instant, c’est Titi qui s’en occupe. Titi, c’est sa soeur ou sa mère, va savoir. Mystère qui ne sera résolu que vers la fin de l’histoire.

     

    Mais cette Titi n’est pas de tout repos. Disons qu’elle est du genre bipolaire. Elle doit « manger » des pilules, surtout l’hiver, pour éviter de sombrer dans la déprime. Et elle menace à tout moment de sacrer son camp, d’abandonner sa protégée. Il arrive d’ailleurs qu’elle parte en cavale avec une personne de « race » masculine.

     

    Toutes les deux vivent isolées, dans une maison « pas propre propre », en marge d’un petit village traversé par une rivière. Mis à part une ado déficiente pot de colle, seule une certaine Élène, psy ésotérique compatissante, semble se préoccuper de leur sort. Heureusement, car les « chefs du monde » pourraient bien débarquer et décider de s’emparer de l’enfant pour l’emmener Dieu sait où.

     

    La peur de l’abandon. Et par conséquent le manque de confiance envers les autres : c’est ce qui ronge la petite à l’intérieur. Tout autant que le manque de confiance en elle-même. L’envie de mourir la guette. Ira en grandissant chez elle un désir de fuite.

     

    Question de contraste

     

    Bref, pas très réjouissant comme contexte. Portrait d’ensemble plutôt noir, on l’aura compris. Mais pas de misérabilisme pour autant. Cela tient à la candeur de la narratrice. À la fraîcheur qu’elle dégage dans sa « crochure », malgré le combat incessant qu’elle doit mener contre elle-même et le monde qui l’entoure. Tellement attachante, cette petite. Et drôle, malgré elle.

     

    En ce qui la concerne, tout est toujours à prendre au pied de la lettre. À l’excès. Un exemple parmi d’autres : « Titi avait fait réparer la bagnole et ça lui avait coûté un bras et une jambe, qu’elle répétait, mais ses membres étaient encore en place comme je les connaissais. »

     

    Cette façon de faire peut sembler surfaite par moments, un peu trop appuyée peut-être. Mais cela permet aussi de faire contraste avec la noirceur de l’histoire, justement. Et c’est ce contraste, ce contrepoids à la situation désespérante de la narratrice, qui donne véritablement sa force au roman.

     

    Autres éclaircies aussi du côté de la poésie naïve que griffonne la petite : « J’ai mes poèmes pour montrer à n’importe qui que je croiserai sur ma route que j’existe, que je suis moi et personne d’autre, et que moi, elle écrit et elle est artistique. »

     

    Puis il y a la musique qu’elle écoute en boucle, quand Titi ne met pas son holà. Parmi ses chansons préférées : « Louci ine de skâ ouitz dâââmun ». Surtout, surtout, il y a l’amour. Car, oui, maintenant que son corps est prêt à « materner », c’était prévisible, inévitable, elle se sent tout chose devant un garçon. Un certain Mané, rencontré près de la rivière.

     

    Tant pis pour Titi, c’est bientôt lui qui deviendra le centre d’attention de la narratrice. Pas pour longtemps malheureusement. Mané a disparu. Se pourrait-il que… Crises de folie monumentales, autodestructrices. Le désir de fuite devient une obsession. On est loin du roman d’action. Ce sont les états d’âme de la narratrice qui dominent. C’est par le regard qu’elle pose sur elle-même et sur le monde, dans la façon qu’elle a de s’exprimer, qu’elle s’impose.

     

    À vrai dire, l’intrigue est plutôt mince. Et on en vient à tourner un peu en rond. L’auteure, derrière la narratrice dont la fuite est sans cesse retardée, n’est pas dupe, d’ailleurs. « Je sais qu’il y a longtemps que je parle de mon départ sans départir et qu’on en a tous soupé, y compris moi. »

     

    Alors, partira, partira pas ? Et qu’est-il vraiment advenu de Mané, finalement ? La fin reste ouverte. À suivre, peut-être. Quoi qu’il en soit, Stéphanie Boulay est résolument une auteure qu’on voudra suivre.

    À l’abri des hommes et des choses
    Stéphanie Boulay, Québec, Amérique, coll. « La Shop », Montréal, 2016, 160 pages












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