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    Roman québécois

    Le roman comme acte de courage kamikaze

    Maude Veilleux arpente les limites du couple ouvert dans «Prague», roman vertigineusement impudique

    27 août 2016 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    <em>Prague</em> est le deuxième roman signé Maude Veilleux 
    Photo: iStock Prague est le deuxième roman signé Maude Veilleux 
    Roman québécois
    Prague
    Maude Veilleux
    Hamac
    Québec, 2016, 114 pages

    C’était compliqué, le premier soir, avec son nouvel amant. « J’ai ri. Nous nous regardions. Nos yeux verts. Puis, il a fini par comprendre que j’étais menstruée. Je lui ai dit : je me sens conne. J’aurais dû rester chez moi. Il a dit : mais non. »

     

    Vertigineusement impudique, follement obsédée par le pouvoir de la fiction de modeler le réel, Prague, deuxième roman de Maude Veilleux, est un acte de courage kamikaze, un aveugle sacrifice de soi sur l’autel de la littérature, une troublante autofiction confinant au malaise le critique employant, par convention, la troisième personne afin de rédiger des recensions comme celle-ci. Il y a de ces livres dont il faudrait pouvoir parler à la première personne, des livres face auxquels le moindre masque semble hypocrite.

     

    Elle écrit de la poésie, travaille dans une librairie, avale beaucoup de bières et de drogues. Elle a épousé, il y a quelques années, un homme qui, comme elle, est bisexuel, mais qui, contrairement à elle, souhaite avoir des relations sexuelles avec des gens du même sexe. Le couple ouvert se présente comme une nécessaire solution.

     

    Pas qu’ils ne font plus l’amour, pas qu’ils ne s’aiment plus. « Nous pensions passer notre vie ensemble. On se disait qu’il fallait utiliser nos corps, en profiter pendant qu’il en était encore temps », écrit l’alter ego de Maude Veilleux au sujet de celui qu’elle appelle son « géant ». Seulement quelques règles à respecter : « Pas le droit de tomber amoureux ni de découcher. Il fallait choisir des gens que l’autre n’aurait pas à côtoyer. »

     

    La tyrannie de la vérité

     

    Ça va foirer. Évidemment. Comment pourrait-il en être autrement ? Maude Veilleux est après tout cette poète ayant suavement baptisé son premier recueil Les choses de l’amour à marde (éditions de l’Écrou, 2013). Les baises avec Sébastien, collègue de la librairie, finiront par tout brouiller autour de la Maude fictionnelle.

     

    « J’ai dit : pourquoi est-ce que tu m’as demandé si j’étais endurante à la douleur ? Il a dit : je sais pas. J’ai dit : je le suis. Tu peux me faire mal. Il a dit : j’ai peur de trop aimer ça. J’ai dit : s’il te plaît », raconte la narratrice, en décrivant, avec un souci maniaque du détail digne de Guillaume Dustan, la brutalité parfois salvatrice du sexe, les plongées en apnée dans l’étang visqueux du désir ainsi que le souverain appel des profondeurs.

     

    En transformant cette expérience intime en projet de création, Maude Veilleux ne cesse de se demander si elle ne s’est pas, par le fait même, condamnée à toujours chercher au fond du verre la goutte de poison ? « Me filmer en train d’écrire me permet de créer un moment. Je me prépare, je me maquille, je trouve l’angle idéal. […] Guillaume m’a dit : tu as de la difficulté à différencier le réel de la fiction. » Prague est un livre, répétons-le, complètement, presque violemment, tyrannisé par l’idée de la vérité, quête à la fois chimérique, éternelle et hypercontemporaine, à l’heure de l’égoportait et du profil Snapchat nourrie 24 sur 24.

     

    À l’aube d’une rentrée littéraire s’annonçant déjà généreuse en récits de soi aux ambitions inspirationnelles et en romans obséquieusement sous l’emprise d’une vision du réalisme figée dans une autre époque — des livres si prudents ! —, Maude Veilleux aura forcément toutes les allures d’une terroriste aux abois, prête à s’immoler si le feu la rapproche de ce qu’elle traque. Elle appartient à un trop rare groupe : celui des gars et des filles qui écrivent parce qu’ils le doivent, et non simplement parce qu’ils le peuvent.

    Prague
    Maude Veilleux, Hamac, Québec, 2016, 114 pages












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