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    Quand tout disparaît

    «Station Eleven» ou l’art comme mode de survie

    20 août 2016 | Danielle Laurin - Collaboratrice | Livres
    «Station Eleven» est le quatrième roman d’Emily St. John, et il a été finaliste au prestigieux National Book Award.
    Photo: Dese’Rae L. Stage «Station Eleven» est le quatrième roman d’Emily St. John, et il a été finaliste au prestigieux National Book Award.
    Littérature
    Station Eleven
    Emily St. John Mandel
    Traduit de l’anglais par Gérard de Chergé
    Alto
    Québec, 2016, 432 pages

    Dans un théâtre de Toronto, un célèbre acteur jouant le roi Lear s’effondre sur scène. Crise cardiaque. Le même soir, dans un hôpital de la ville, une épidémie foudroyante se déclare. Grippe de Géorgie. C’est le point de départ de Station Eleven.

     

    Pas de lien à première vue entre la mort de l’acteur et la pandémie, qui va se propager à la vitesse du feu et décimer 99 % de la population mondiale. Mais tout au long du roman, la figure de l’interprète shakespearien reviendra nous hanter.

     

    Par des retours dans le temps judicieusement orchestrés, c’est toute sa vie qui nous sera révélée. On comprendra à quel point cette vie, il voulait en changer, sinon se changer lui-même. Il était sur le point de passer à l’action quand la mort l’a pris par surprise.

     

    Chemin faisant, on rencontre aussi les gens qu’il a côtoyés ici et là : épouses, fils, amis, acteurs… Et on fouille leur histoire à eux aussi. Leur histoire avant, et après le cataclysme. On s’intéresse de plus aux personnes qu’eux-mêmes ont côtoyées ou sont appelés à rencontrer, 20 ans plus tard.

     

    Recoupements nombreux, hasards un peu insistants. Divers procédés narratifs s’entrecoupent, jusqu’à inclure de fictifs extraits de lettres, d’entrevues, d’articles de magazines, de livres, de pièces de théâtre. Et de romans graphiques qui se passent dans une station spatiale, « mille ans dans le futur ». Ça fait beaucoup. Ça s’étire un peu vers la fin. Mais tout se tient. Ceci éclairant cela.

     

    Si ce quatrième roman de la Canadienne Emily St. John, paru aux États-Unis en 2004 et finaliste au prestigieux National Book Award, impressionne, c’est d’abord par la fabuleuse mosaïque narrative qu’il tisse. Cela va bien au-delà de l’intrigue comme telle. Et du contexte de science-fiction dans lequel nous sommes nécessairement plongés.

     

    « Parce que survivre ne suffit pas »

     

    Parmi les quelques survivants de la terrible pandémie : une jeune actrice de huit ans qui a vu mourir sous ses yeux le grand acteur qu’elle aimait tant juste avant que sa propre vie bascule à jamais. Vingt ans plus tard, elle fait partie de la Symphonie itinérante, composée de musiciens et d’acteurs qui jouent du Shakespeare et interprètent de la musique classique.

     

    Sur leur caravane tirée par des chevaux fatigués, outre le nom de la troupe, il y a d’inscrit cette ligne de texte, inspirée d’un épisode de la série Star Trek : « Parce que survivre ne suffit pas ». Ça ne suffit pas, en effet. La troupe va à la rencontre de petites communautés, tentant de leur apporter du merveilleux, alors que règnent l’anarchie, la barbarie, et que sévissent de prétendus prophètes.

     

    Les frontières entre pays n’existent plus. Plus de gardes-frontières. Plus de polices, de pompiers. Plus de carburant pour les voitures non plus. Plus d’Internet, d’ordinateurs, d’électricité et tutti quanti.

     

    De fait, c’est notre monde actuel qui apparaît dans ce roman comme de la science-fiction aux yeux des protagonistes, trop jeunes pour avoir eu le temps de profiter de tout ce à quoi donnait accès la modernité avant la catastrophe.

     

    Comme lecteurs, comme lectrices, outre les images marquantes de fin du monde qui rappellent par moments La route de Cormack McCarthy, c’est aussi notre dépendance au fameux progrès technologique qui nous apparaît, en creux.

     

    Ce qui reste

     

    Restent les vestiges du monde ancien, inutiles, inutilisables : cartes de crédit, passeports, téléphones portables, carcasses de voitures rouillées…

     

    Reste la mémoire des plus âgés. L’un d’eux aura d’ailleurs la merveilleuse idée de collectionner ces vestiges comme autant de preuves du passé et d’ériger une sorte de musée de la civilisation disparue. Un autre archivera les témoignages de survivants pour les faire circuler.

     

    Restent les fantômes des proches disparus. Leur souvenir. Et l’entraide, parfois, au milieu du désastre. La nécessité de s’organiser, de reconstruire, de se reconstruire. L’espoir qu’à force, une étincelle de recommencement surgisse.

     

    Restent aussi le théâtre, la musique. La beauté. « Ce qui a été perdu lors du cataclysme : presque tout, presque tous. Mais il reste encore tant de beauté : le crépuscule dans ce monde transformé, une représentation du Songe d’une nuit d’été dans un stationnement, dans la localité mystérieusement baptisée St. Deborah by the water, avec le lac Michigan qui brille à cinq cents mètres de là. »

     

    L’art comme mécanisme de survie. C’est peut-être ce qui subsiste de plus fort dans Station Eleven.

     

    Le livre sera en librairie le 23 août.

    «Station Eleven» est le quatrième roman d’Emily St. John, et il a été finaliste au prestigieux National Book Award.
    Station Eleven
    Emily St. John Mandel, traduit de l’anglais par Gérard de Chergé, Alto, Québec, 2016, 432 pages












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