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    Les châteaux de cartes de nos identités

    30 juillet 2016 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    Thierry Horguelin ne cesse de se demander qui, au fond, est l’authentique auteur d’un livre.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Thierry Horguelin ne cesse de se demander qui, au fond, est l’authentique auteur d’un livre.
    Littérature
    Nouvelles de l’autre vie
    Thierry Horguelin
    L’Oie de Cravan
    Montréal, 2016, 115 pages

    « Horguelin… Vous n’aviez pas mis un livre de côté ? » demande le libraire au prénommé Thierry alors qu’il paie ses achats et décline son adresse — « Recevoir des catalogues de livres par la poste est un des grands bonheurs de l’existence. » Le problème (parce qu’il y en a forcément un) ? Thierry Horguelin n’a jamais visité les rayons de cette librairie. « Et ce qui accrut ma stupéfaction, c’est que ce livre, un essai en anglais de Mario Praz sur le roman victorien, je le cherchais effectivement depuis longtemps », écrit le vrai Thierry Horguelin (du moins, s’il faut se fier à sa maison d’édition) dans Nouvelles de l’autre vie.

     

    Le narrateur de ce texte inaugurant le recueil, Mon double et moi ou préface à ce livre, avancera entre confusion joyeuse et sourde angoisse à mesure que son usurpateur d’identité soumettra à des revues littéraires des textes portant son nom et calquant à la perfection son style, ses tics, ses références et ses lubies d’écriture. Que faire lorsque « je » devient littéralement un autre ?

     

    Que faire lorsque tous les grands classiques que contiennent le Kindle d’un estivant se vampirisent peu à peu entre eux, comme l’imagine Horguelin dans Tweet fiction, faux échange en 140 caractères dans lequel unhackeur aux objectifs flous joue au démiurge avec l’histoire littéraire. « Fini Mme B. La fin est devenue un happy end. Emma se barre avec Dantès, ils vivent heureux avec le trésor de Monte-Cristo. N’importe quoi ! » rigole un tweeteur en constatant que la Bovary de Flaubert n’est désormais plus aussi tragiquement malheureuse que sous sa couverture d’origine.

     

    De la porosité des textes

     

    Si les tenants de théories du complot se mettaient à l’écriture de fiction plutôt que de défendre maniaquement leurs délires paranoïaques, peut-être produiraient-ils des nouvelles comme celles de Thierry Horguelin. Malicieux arpenteur de la frontière séparant le rêve de la réalité et la réalité de la science-fiction, ausculteur amusé et amusant des châteaux de cartes sur lesquels reposent nos identités, le Québécois installé à Liège ne sait apaiser son scepticisme face aux images fabriquées et ne cesse de se demander qui, au fond, est l’authentique auteur d’un livre. En bon disciple de Borges, l’écrivain croit à la porosité des idées et des textes, sans que ce regard en biais n’entame jamais son affection profonde pour la littérature, au contraire.

     

    Dans Afterlife, une entreprise de réalité virtuelle contrôlant les moindres paroles et gestes de « l’hologramme présidentiel » et des « holoprésentateurs » du téléjournal doit tirer sur la plogue d’une de ses employées, médusée d’apprendre qu’elle n’était pendant tout ce temps-là que du vent. « Une partie de son moi refusait d’admettre que sa personnalité, ses souvenirs, ses émotions, ses fantasmes n’avaient pas d’existence réelle ; qu’ils étaient le fruit de l’imagination d’un programmeur d’Alterlife ; que sa conscience se résumait à des millions de données stockées quelque part sur un serveur de plusieurs téraoctets ».

     

    Cette vision dystopique d’un monde dont les rênes se dérobent sous les doigts de ceux qui le peuplent ne serait que divertissante, et nettement moins anxiogène, si nous ne décelions pas aussi facilement au fond de ce miroir déformant l’image troublante d’une époque ayant beaucoup abdiqué d’elle-même devant la publicité et les réseaux sociaux.

    Thierry Horguelin ne cesse de se demander qui, au fond, est l’authentique auteur d’un livre.
    Nouvelles de l’autre vie
    Thierry Horguelin, L’Oie de Cravan, Montréal, 2016, 115 pages












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