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    Courir l’Amérique

    Le Français Gilles Havard publie une histoire monumentale des coureurs «de» bois

    11 juillet 2016 | Christian Rioux - Correspondant à Paris | Livres
    L’imaginaire du coureur des bois a inspiré les artistes. Ci-dessus, une aquarelle d’Alfred Jacob Miller intitulée «“Bourgeois W”---r, and His Squaw», peinte aux États-Unis entre 1858 et 1860.
    Photo: Walters Art Museum L’imaginaire du coureur des bois a inspiré les artistes. Ci-dessus, une aquarelle d’Alfred Jacob Miller intitulée «“Bourgeois W”---r, and His Squaw», peinte aux États-Unis entre 1858 et 1860.
    Coureurs de bois
    Histoire des coureurs de bois. Amérique du Nord, 1600-1840
    Gilles Havard, Les Indes Savantes, collection Rivages des Xantons
    886 pages, Paris, 2016

    Pendant deux siècles, ils ont « couru » l’Amérique, du nord au sud et d’est en ouest. « Coureurs de bois », « engagés », « voyageurs », « traiteurs » et même « indian traders » et « mounted men ». Ils sont d’abord quelques dizaines, puis des centaines d’individus à quitter les bords du Saint-Laurent pour aller commercer avec les populations amérindiennes. Rapidement, ils sillonneront les Pays d’en haut et exploreront le continent. La plupart sont Canadiens donc francophones, mais pas uniquement. C’est cette aventure passionnante, celle de la découverte d’un continent et de la première rencontre avec les Amérindiens, que raconte l’historien français Gilles Havard dans Histoire des coureurs de bois. Amérique du Nord, 1600-1840, une brique de 800 pages sortie début mai à Paris.

     

    Le titre, évoquant les coureurs « de » bois, étonnera les Québécois, qui préfèrent parler de coureurs « des » bois. Malgré les commentaires des éditeurs, Gilles Havard n’a pas voulu changer son titre puisque c’est ainsi que l’on a d’abord nommé ces hommes libres, nomades, ensauvagés et souvent considérés comme des libertins. On disait « coureur de bois » comme on disait « coureur de jupons », « coureur de nuit », « coureur de marchés », avec un côté péjoratif, dit l’historien.

    Plutôt que d’être un colon vertueux et civilisateur, le coureur de bois fait basculer le projet colonial. C’est la colonisation à l’envers.
    Gilles Havard, auteur d’«Histoire des coureurs de bois»
     

    La colonisation à l’envers

     

    « En 1672, sous la plume de Frontenac, le coureur de bois est le colon qui va dans les pays indiens de façon illégale. Jusqu’au début du XVIIIe, il est considéré comme un vagabond, un nomade et un libertin, dit Gilles Havard. Il ne se comporte pas comme un bon chrétien. C’est un défi lancé au mariage qui était aussi une façon de fixer les gens. Plutôt que d’être un colon vertueux et civilisateur, le coureur de bois fait basculer le projet colonial. C’est la colonisation à l’envers. Le coureur de bois n’est pas un civilisateur. Il change la société amérindienne par les objets qu’il apporte, mais il ne change pas les façons de penser et les coutumes. La course de bois, c’est un peu le carnaval. »

     

    Un renversement s’opère à la fin du XVIIe siècle. Progressivement, le terme devient plus neutre. « On découvre que ces individus sont intéressants pour l’économie et la bonne gestion des affaires amérindiennes. On va construire un discours sur la fatalité sociale disant qu’ils ne peuvent s’empêcher de courir. On assistera alors à une sorte de légitimation. » Le mot « voyageur » apparaît en 1682 pour désigner le colon à qui l’on accorde un congé pour faire la traite. Progressivement, le terme va prendre le sens d’engagé, celui qui signe un contrat et qui va canoter l’été ou hiverner en pays indien. Lentement, le coureur de bois devient « une sorte de chaînon manquant entre le sauvage et le Canadien ».

     

    Une histoire continentale

     

    Gilles Havard a découvert le Québec en 2001 alors qu’il étudiait à l’Université Laval sous la direction de Denys Delâge (Le pays renversé, Boréal). Il travailla alors sur la Grande Paix de Montréal qui avait réuni 1300 Amérindiens pendant trois semaines à Montréal.

     

    Dans cette histoire monumentale qu’il a mis douze ans à écrire, il a voulu faire découvrir une page occultée de l’histoire du continent. C’est particulièrement le cas aux États-Unis, où le coureur canadien-français est souvent représenté comme une brute sanguinaire, comme dans le film The Revenant mettant en scène Leonardo DiCaprio. Mais il a aussi voulu dresser pour la première fois un portrait vraiment continental de ces hommes qui sillonnaient l’Amérique et donneront naissance à une nation métisse au Manitoba.

     

    Selon Havard, l’historiographie québécoise a négligé cette vision continentale au profit d’une vision trop strictement québécoise. Après avoir été idéalisé par Lionel Groulx, qui parlait des Canadiens français comme de cette race « faite pour vivre au fond d’un canot, le nez au vent, ivre d’aventure », le coureur des bois tombera progressivement dans l’oubli à partir des années 1960, dit-il. « Dans ce livre, j’ai essayé de trouver une voie moyenne entre la perspective romantique qui a parfois été surestimée et une histoire de la mobilité du travail. »

     

    Indian traders

     

    Cela amène Havard à s’intéresser aussi à la Louisiane et aux colonies britanniques. « J’ai voulu remettre en question le modèle qui consistait à dire qu’on avait d’un côté des Français qui iraient facilement au-devant des Amérindiens et s’indianiseraient et, de l’autre, des Anglais qui ne se métisseraient pas. » S’il est vrai qu’en Nouvelle-Angleterre il n’y a ni coureurs de bois ni métissage, Havard constate qu’en Caroline du Sud et en Louisiane le phénomène existe. « À partir des années 1680, le même phénomène apparaît en Caroline du Sud. Des indian traders vont vivre chez les Creeks et les Cheerokees. Il y a énormément de mariages mixtes et de métissage. »

     

    Havard constate que, dans les colonies britanniques, il n’y a pas de discours sur le vagabondage comme en Nouvelle-France. Mais il découvre aussi une culture particulièrement violente. En Caroline du Sud, un soulèvement amérindien coûtera la vie à 200 coureurs de bois à cause des violences des traiteurs britanniques. « Cela se déroule dans un contexte d’esclavage massif. Les indian traders de Caroline du Sud collectaient des peaux, mais ramenaient aussi des esclaves amérindiens à Charleston, d’où ils étaient envoyés vers les Antilles. »

     

    L’Amérique fantôme

     

    Gilles Havard remarque aussi combien, dans l’historiographie américaine, on a occulté la présence française. C’est ce qu’il nomme « l’Amérique fantôme », celle qui a été oubliée parce qu’elle était francophone. Ce sera d’ailleurs le titre de son prochain livre, qui fera le portrait de plusieurs coureurs de bois comme Étienne Brûlé, Pierre-Esprit Radisson et Nicolas Perrot.

     

    « On le voit bien dans le film de Kevin Costner, Danse avec les loups. Lorsque le héros arrive dans le Dakota du Sud, on a l’impression qu’il est le premier Blanc à rencontrer les Indiens. Or, ces Indiens des plaines sont déjà très habitués aux Européens. Cela fait déjà un siècle que des coureurs de bois francophones sillonnent la région. » De même, les Américains croient souvent que les chasseurs des montagnes Rocheuses apparaissent dans le sillage de l’expédition Lewis et Clark (1804-1806). « En réalité, tout cela est l’héritage d’un siècle de chasse coloniale dans la vallée du Mississippi, où des chasseurs français louisianais allaient chasser l’ours noir et le bison. Parmi les mounted men qui travaillaient au XIXe siècle pour les compagnies situées à Saint-Louis, les trois quarts parlaient français. »

     

    Selon Gilles Havard, le coureur de bois invente dans l’Amérique francophone « une culture de la circulation au loin », mais aussi un modèle de masculinité. « Le fait d’aller dans les Pays d’en haut peut aussi se lire comme un rite de passage et un test de virilité pour les jeunes hommes. C’était le lieu où se fabriquait une forme de masculinité différente. Celle de celui qui est capable de canoter pendant des heures, de porter de lourdes charges, d’interagir avec les Amérindiens et parfois de copier leurs façons de faire. Contrairement à ce que dit une certaine historiographie selon laquelle les colons se distinguaient toujours des Indiens, il y avait des coureurs de bois parmi les hivernants qui essayaient de copier les manières masculines amérindiennes. Des témoignages du milieu du XVIIIe siècle disent que, par exemple, beaucoup de voyageurs revenaient tatoués, comme les Amérindiens. »

     

    On sent bien que Gilles Havard s’est épris de cette « figure un peu élusive » que l’on retrouve en filigrane dans la culture québécoise jusque dans les personnages du Survenant (Germaine Guèvremont), d’Alexis (Claude-Henri Grignon) et de Moriarty (Jack Kerouac). Havard aime d’ailleurs citer le philosophe français Michel de Certeau, qui disait que l’historien était un « rôdeur ». Pourquoi pas un « coureur d’histoire » ?

     

    Le livre ne devrait sortir au Québec qu’à l’automne.

    L’imaginaire du coureur des bois a inspiré les artistes. Ci-dessus, une aquarelle d’Alfred Jacob Miller intitulée «“Bourgeois W”---r, and His Squaw», peinte aux États-Unis entre 1858 et 1860.
    Histoire des coureurs de bois. Amérique du Nord, 1600-1840
    Gilles Havard, Les Indes Savantes, collection Rivages des Xantons, 886 pages, Paris, 2016












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