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    Roman américain

    Le triste orgasme de Palahniuk

    Quand l’auteur de «Fight Club» se magasine une gifle pour goujaterie littéraire

    11 juin 2016 |Catherine Lalonde | Livres
    Roman américain
    Orgasme
    Chuck Palahniuk
    Traduit de l’anglais par Clément Baude
    Sonatine
    Paris, 2016, 266 pages

    On a vu Fight Club, le film. On a lu, avec plaisir et en anglais dans le texte, l’histoire de l’étudiant en médecine accro au sexe de Choke (Doubleday, 2001). C’est donc avec curiosité qu’on s’est penchée sur la resucée par Chuck Palahniuk de Cinquante nuances de Grey (E. L. James, Lattès), dans son récent Orgasme.

     

    Le récit suit les traces d’un multimilliardaire hyperpuissant obsédé par le plaisir féminin. Linus « Orgasmus » Maxwell (car on est, oui, à ce niveau de subtilité…) transforme la jeune potiche, anorgasmique et forcément ordinaire Penny Harrigan en Cendrillon superstar testeuse de jouets sexuels hyperperformants. « […] La plus grande réussite de Max, lit-on, résidait […] dans le fait d’associer les deux plus grands plaisirs féminins : le shopping et le sexe. C’était comme Sex and the City, sauf que les quatre filles n’avaient plus besoin de ceintures Gucci ni d’amants encombrants. Elles n’avaient même plus besoin de siroter des cosmopolitans ni d’avoir des discussions de filles. »

     

    Mais il y a anguille sous le dildo. Car certains joujoux lâcheront, une fois commercialisés, des nanorobots dans les vagins des femmes afin d’en faire des zombies-consommatrices répondant aux commandes du milliardaire, ou au mieux des êtres abandonnant toute vie publique afin de « mourir de plaisir » dans leurs chambres, entourés de leurs guédis Beautiful You.

     

    Le pouvoir du plaisir ?

     

    Dans cette intrigue qui couvre large, Palahniuk ne semble pas savoir où se poser. Il oscille entre la satire et le pastiche — de la chick litt, de la mommy porn, du féminisme, de la dystopie, des contes d’initiation — et multiplie les clins d’oeil (Le diable s’habille en Prada, American Psycho). Il se moque durement de la femme contemporaine et de ses habitudes de consommation, mais laisse entendre que sa dystopie serait un juste retour des choses, puisque « depuis plusieurs décennies, c’étaient principalement les jeunes hommes qui succombaient aux plaisirs dévastateurs de l’excitation soutenue, séduits par les niveaux élevés d’endorphines qu’engendraient les jeux vidéo et les sites pornographiques ».

     

    Il prône à la fois davantage de féminisme, tout en le fustigeant. Et si les personnages masculins ne sont pas beaucoup plus reluisants (Tad, le père de Penny, le vieil avocat), ils sont tous plus maîtres de leur destin que chaque femme qui traverse le livre.

     

    Pourtant, on se met à croire dans les premières pages, quand arrivent les personnages de la première présidente des États-Unis et de la grande actrice, deux ex d’Orgasmus au parcours grandiose, que Palahniuk plaidera pour le plaisir sexuel comme facteur d’accomplissement des femmes. Loin de là : il retourne ces dames comme des gants, marionnettes impuissantes aux mains d’Orgasmus, qui « connaissait leurs corps mieux qu’elles-mêmes » et les fait mourir dans la honte et le ridicule encore associés au sexe.

     

    Orgasme est troublant. D’abord parce que le livre est en partie raté — la première partie est réellement stylistiquement mal foutue — venant d’un auteur qui a pourtant su faire. Ensuite parce qu’il surfe sur des sujets qui mériteraient réflexion (sexe et pouvoir, relation entre le sexe et les émotions, sexe et genre) sans jamais y plonger. Aussi parce qu’il n’échappe pas, pensant être déjanté, au ridicule. Finalement parce que l’auteur, s’il nomme au passage le privilège invisible de l’homme blanc américain dans sa société, semble aussitôt oublier qu’il fait partie de cette caste. Il est alors impossible de le voir de là parler d’orgasme féminin, qui plus est en ridiculisant tous les personnages féminins — même l’héroïne, à la fin, n’y échappe pas —, sans qu’on ait une juste envie de le gifler. C’est de la goujaterie politique. Et littéraire.

    Orgasme
    Chuck Palahniuk, traduit de l’anglais par Clément Baude, Sonatine, Paris, 2016, 266 pages












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