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    Littérature canadienne

    Le dur désir de durer

    7 mai 2016 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    Marianne Apostolides
    Photo: Marianne Apostolides
    Critique
    Elle nage
    Marianne Apostolides
    Traduit de l’anglais par Madeleine Stratford
    La Peuplade
    Chicoutimi, 2016, 134 pages

    J’t'aime encore
    Roxanne Bouchard
    VLB
    Montréal, 2016, 128 pages

    Au creux de chacune des secondes d’une relation amoureuse sommeille, en forme de bâton de dynamite, la funeste potentialité d’embrasser quelqu’un d’autre, de découcher, de partir sans jamais donner de nouvelles, de tout faire sauter.

     

    Dans les eaux dites médicinales de la Grèce de ses origines, à Loutra, Kat nage une longueur pour chacune des années de sa vie : 39. De la fin de sa rassérénante baignade devra émerger un verdict : rescapera-t-elle des flots du désir irrépressible ce que les marées avaient déjà irrémédiablement endommagé ?

     

    « Le point d’arrivée ne suffit pas. Elle a besoin d’une méthode — d’une manière d’en venir/arriver à une décision en suivant une procédure rationnelle. Elle réfléchit, scientifique : si elle réussit à cerner le moment où le mariage a pris fin — une scène (contenue) — l’heure (spécifique) de ladite “ fin ” —, elle pourra prendre sa décision », écrit la Torontoise Marianne Apostolides dans Elle nage, son deuxième livre à paraître en traduction au Québec.

     

    Marjolaine, elle, tente pour sa part de comprendre pourquoi son quotidien embaume désormais davantage l’odeur de vomi d’enfant que celle des corps repus de cul jouissif. J’t’aime encore, « monologue amoureux » signé Roxanne Bouchard, tâte lui aussi le pouls irrégulier d’un désir soumis à la corrosion du temps.

     

    La comédienne quarantenaire — donc périmée selon les standards régissant l’époque — voulait tutoyer les cimes de la gloire ; elle est maintenant mère de famille, prise entre la garderie, le chum parti en tournée, les traîneries de l’ado et les pleurs à toute heure du bébé. Où sont passés ses rêves « de camions de fleurs, de nuées de fans, de morts ressuscitant sur [s]on passage, d’aventures avec Tom Cruise, avec Matt Damon, avec… » ?

     

    Plonger dans le langage

     

    En se mesurant à une impossible tâche — tenter de capturer dans le filet des mots cette pulsion élusive et foudroyante qu’est le désir —, Marianne Apostolides et Roxanne Bouchard plongent dans les profondeurs du langage, qui peine parfois à nommer dignement les relations pérennes.

     

    Tout comme dans Voluptés, ou la réalité de l’écriture de soi (La Peuplade, 2015), l’écrivainecanadienne d’origine grecque sonde ici tous les recoins de l’expérience humaine, refusant de réduire la notion de désir à ses manifestations sexuelles. Rapport trouble au corps, relation au père et quête de la connaissance sont interrogés dans une perspective répétant constamment, en creux, que le coeur battant de la vie est irrigué de désir.

     

    Son écriture très dense, parfois inutilement sibylline (elle cite abondamment Kristeva et Lacan), s’obstine noblement à trouver dans la nature même des mots les réponses pragmatiques à des questions métaphysiques.

     

    En se jouant des codes théâtraux et en multipliant les mises en abyme, Bouchard, l’auteure bien connue de Whisky et paraboles (Typo, 2010) raille quant à elle les métaphores mensongères que les magazines féminins, la chanson et la littérature pop emploient pour décrire cette job que serait le couple.

     

    Le temps long de l’amour qui dure et qui s’épanouit en marge des grandes villes s’oppose au temps court, mais nettement plus grisant, des amourettes de la métropole (celles qui permettent parfois par ailleurs de décrocher des rôles au cinéma). L’amour n’est pas qu’intime, il est aussi social et conditionne notre place dans le monde, signale avec lucidité Mme Bouchard.

     

    « J’ai pensé à tout ce qu’on construit ensemble, malgré ou avec nos grosses bottes pleines de / bouette/quand mon chum m’ouvre les bras / […] quand il dit rien, aussi, / parce que c’est mon chum / que ça fait presque seize ans qu’on est ensemble / qu’on se comprend en silence / […] que tout ça, c’est peut-être pas parfait / mais que oui, au fond, / c’est parfait / pour moi », conclura Marjolaine.

     

    Texte constamment interrompu par les commentaires d’une comédienne n’adhérant pas au choix de vocabulaire de son auteure, J’t’aime encore rappelle bellement, à l’instar de Elle nage, à quel point la beauté même du désir réside dans son côté indicible.

    Marianne Apostolides Roxanne Bouchard
    Elle nage
    Marianne Apostolides, traduit de l’anglais par Madeleine Stratford, La Peuplade, Chicoutimi, 2016, 134 pages, et «J’t’aime encore», Roxanne Bouchard, VLB, Montréal, 2016, 128 pages.












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