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    De vie, de jeux et de silences

    Livres, cravates, tricots et tablettes, côte à côte dans la bibliothèque du XXIe siècle

    30 avril 2016 |Catherine Lalonde | Livres
    La bibliothèque Marc-Favreau, près du métro Rosemont à Montréal.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La bibliothèque Marc-Favreau, près du métro Rosemont à Montréal.

    « Chhhhuuuut ! Vous êtes dans une bibliothèque ! » Le silence qui était requis et cajolé dans les bibliothèques n’y est plus imposé. Certains coins lecture sont réservés encore au calme, mais les bibliothèques invitent désormais aussi à jouer, débattre, apprendre le macramé (si, si !) ou la peinture, rencontrer des auteurs, écouter des contes en pyjama, découvrir les meilleures manières d’utiliser les liseuses et tablettes. Bienvenue dans les biblios du XXIe siècle.


    Les bibliothèques s’émancipent. On peut, comme à Marc-Favreau à Montréal, y apporter son lunch, y manger et y boire. C’est que ces établissements visent désormais à devenir un « troisième lieu », comme les cafés (la famille et le travail représentant respectivement, dans cette idée sociologique, les premier et deuxième lieux). Un endroit convivial qu’on fréquente régulièrement, qu’on nourrit de conversations et d’idées, une place où se tisse la vie sociale.

     

    Cette notion de « bibliothèque troisième lieu », très forte aux États-Unis, essaime de plus en plus, ici, et jusqu’en France. On l’a dit il y a quelques semaines en ces pages, statistiques à l’appui : on va désormais à la bibliothèque simplement… pour y aller. « Près de la moitié des gens viennent en bibliothèque pour une autre raison que l’emprunt de documents », expliquait à cette occasion le directeur des Bibliothèques de Montréal au Service de la culture de la Ville, Ivan Filion. On s’y presse pour se réunir, entre collègues, entre étudiants, pour profiter du Wi-Fi gratuit, pour assister à une conférence, pour prendre part à une animation, pour apprendre, pour jouer, pour s’évader.

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La bibliothèque Marc-Favreau, près du métro Rosemont à Montréal
     

    « On parle maintenant des séjourneurs en bibliothèque, de ces gens qui viennent pour y passer la journée », précise Marie D. Martel, elle aussi de la Direction des bibliothèques. Les services offerts s’élargissent afin de répondre à cette nouvelle tendance, mais aussi pour tenter d’attirer entre les murs de nouveaux utilisateurs que les seules rangées de livres intimidaient.

     

    « À Philadelphie, une bibliothèque a commencé à faire du prêt de cravates, illustre Mme Martel. On est rendu là, au prêt d’objets. Ils ont constaté que 30 % de leurs visiteurs étaient en recherche d’emploi. Ceux-là, ont-ils pensé, auraient peut-être besoin de cravates pour aller passer des entrevues. » Une petite collection a été montée, en utilisant d’anciens boîtiers de DVD comme écrin. Le bibliothécaire pour donner de la confiance en entrevue ? Pourquoi pas. « Le livre, la lecture, l’information restent le coeur de notre business. Mais s’ajoutent l’appui et le soutien. »

     

    Les adeptes traditionnels des bibliothèques n’accueillent pas tous d’un bon oeil cette transformation, qui brise l’étiquette élitiste qui colle parfois encore. Certains critiquent l’arrivée de l’infotainement, du divertissement à tout prix. N’y a-t-il pas danger de s’éloigner du livre, de la littérature et de leur partage ? « Il y a cette étrange perception envers les bibliothèques quand elles sont en transformation, répond Mme Martel, qui fait qu’on a toujours l’impression que les services qui s’ajoutent vont en soustraire d’autres. Mais l’histoire des bibliothèques publiques en est une d’addition. On a toujours étendu l’offre. Ça a commencé par les collections. On a ajouté les références. Puis les formations, la médiation, les activités hors les murs, l’Internet. Maintenant, on cherche à intégrer la technologie. »

     

    Le but ? Y emmener davantage de gens. Car ces institutions aimeraient devenir les premiers intervenants, en quelque sorte, en alphabétisation. Et en littératie, quel qu’en soit le genre. La bibliothèque Père-Ambroise, près du métro Beaudry à Montréal, dessert plusieurs usagers qui doivent affronter des difficultés économiques. « Il y a encore une grande fracture. Une partie de la population n’est pas capable de fonctionner dans la société numérique et de répondre à ses besoins d’information. »

     

    L’accès même à la technologie est parfois un défi. « Une des missions des bibliothèques est de procurer de l’information tout au long de la vie des citoyens. La littératie numérique est dans notre mission. » Maintenant, une bibliothécaire à Père-Ambroise peut aider un usager à trouver un formulaire en ligne et à comprendre comment le remplir, ou lui apprendre à utiliser une souris.

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La bibliothèque Père-Ambroise, près du métro Beaudry à Montréal
     

    Liberté, égalité, fraternité

     

    Toutes les bibliothèques ne sont pas architecturalement égales. Les plus neuves — Marc-Favreau, Saul-Bellow à Montréal — ont été pensées dans cette optique de « troisième lieu », salles de rencontres et de jeux incluses à l’architecture. D’autres rendent la rencontre ou le flânage difficiles. « C’était un enjeu encore plus criant à Montréal il y a une dizaine d’années, réplique Ivan Filion. Il y a eu depuis un diagnostic et un plan de consolidation, car non seulement les espaces eux-mêmes étaient-ils très différents, mais le personnel, les heures d’ouverture étaient disparates d’une bibliothèque à l’autre. Un des objectifs de ce plan était de donner les moyens aux arrondissements afin que leurs biblios puissent ouvrir un minimum de 53 heures par semaine et d’avoir du personnel pour avoir de la médiation. On a vu l’impact. »

     

    Pour l’aspect immobilier, le programme Rénovation agrandissement construction de bibliothèques (RAC) a permis la construction dans des aires mal desservies, comme du Boisé, Marc-Favreau et l’agrandissement de Saul-Bellow à Lachine. M. Filion croit que les nouvelles bornes de technologie de prêt libre-service, qu’on voit apparaître de biblio en biblio, aideront le réaménagement intérieur de lieux moins bien nantis.

     

    « Les grands comptoirs de prêts où les gens attendaient en ligne pourraient être réduits, et ce personnel devenir plus disponible pour aller à la rencontre des usagers et faire de l’animation. Mais c’est vrai qu’encore aujourd’hui, dans certaines biblios, il y a tellement peu d’espace ou de places assises que c’est difficile d’imaginer y passer des heures. Avec l’arrivée du livre numérique, on finira peut-être par avoir besoin de moins de rayonnages en bibliothèque, et cet espace pourra être consacré à autre chose. C’est toute une nouvelle philosophie qu’on est en train d’adopter », résume Yvan Filion.

    La bibliothèque Marc-Favreau, près du métro Rosemont à Montréal. Près de la moitié des gens viennent en bibliothèque pour une autre raison que l’emprunt de documents. La bibliothèque Père-Ambroise, près du métro Beaudry à Montréal












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