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    Les Lumières de Normand Baillargeon

    Que faire pour permettre aux médias et à l’école de jouer pleinement leur rôle démocratique?

    Louis Cornellier
    30 avril 2016 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Pour le penseur québécois, l’instruction publique devrait avoir pour mission de communiquer «à chacun les connaissances et les vertus permettant de prendre part à la grande conversation démocratique».
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pour le penseur québécois, l’instruction publique devrait avoir pour mission de communiquer «à chacun les connaissances et les vertus permettant de prendre part à la grande conversation démocratique».
    Essai
    La dure école
    Normand Baillargeon
    Leméac
    Montréal, 2016, 184 pages

    En 2009, Normand Baillargeon avait choisi une ampoule électrique pour illustrer la couverture de son essai Raison oblige (PUL). Le message était clair : le philosophe se voulait un homme des Lumières. Cette filiation est textuellement réitérée dans son recueil d’essais La dure école. Baillargeon, en effet, se réclame du projet de Kant et de Condorcet « visant à contribuer, par l’éducation et la culture, à la construction de sujets rendus autonomes par l’acquisition et la compréhension de savoirs et qui prennent part à un projet politique démocratique se donnant pour objectifs le progrès, la justice et […] l’émancipation collective ».

     

    Chroniqueur à la radio de Radio-Canada et dans les périodiques À bâbord !, Voir et Québec Science, l’hyperactif Baillargeon a enseigné la philosophie de l’éducation à l’UQAM jusqu’à l’an dernier. Son activité intellectuelle foisonnante est animée par le souci de fournir à ceux qui l’écoutent et le lisent les outils nécessaires à une participation éclairée à ce que le philosophe John Dewey appelait la « conversation démocratique ». Auteur de l’excellent Petit cours d’autodéfense intellectuelle (Lux, 2005), illustré par le regretté Charb, Baillargeon fait oeuvre indispensable en nous invitant sans cesse à la vigilance et à la résistance citoyennes.

     

    « Deux grandes institutions, écrit-il, ont été imaginées par la modernité pour lutter […] contre tout ce qui menace la vie démocratique et cette nécessaire part de transparence qu’elle demande pour être digne de ce nom. » Il s’agit des médias et de l’éducation. Or, il appert, selon le philosophe, que ces deux institutions elles-mêmes peuvent être détournées de leurs fins libératrices. Il convient alors de ne pas en être les dupes et de s’engager à leur redonner leur potentiel émancipateur.

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pour le penseur québécois, l’instruction publique devrait avoir pour mission de communiquer «à chacun les connaissances et les vertus permettant de prendre part à la grande conversation démocratique».
     

    Propagande médiatique

     

    Dans un monde où régnerait l’idéal démocratique, les médias fourniraient au public l’information et les éclairages lui permettant « de contrôler intelligemment le processus politique », écrivent Noam Chomsky et Edward S. Herman. Or, constatent ces derniers, ce n’est pas le cas. Les médias se portent plutôt « à la défense des intérêts économiques, politiques et sociaux des groupes privilégiés qui dominent la société civile et l’État ».

     

    Possédés le plus souvent par des entreprises capitalistes obsédées par le profit, dépendant de la publicité commerciale et de sources d’information favorables à l’ordre établi, les grands médias sont en quelque sorte sous la férule des institutions dominantes et inféodés à l’idéologie du libre marché, explique Baillargeon en reprenant les principaux éléments du « modèle propagandiste » conceptualisé par Chomsky et Herman.

     

    « Pour ma part, ajoute le philosophe dans une formule rassurante pour le journal que vous tenez entre vos mains, je mesure à cette aune le profond attachement que je ressens pour un quotidien indépendant comme Le Devoir et pour quelques médias alternatifs. »

     

    Dans un passionnant essai consacré à Edward L. Bernays, neveu de Freud et créateur de l’industrie des relations publiques, Baillargeon montre que cette dernière, de plus en plus envahissante, pervertit la démocratie en imposant comme vérités, par des techniques de manipulation, les intérêts des groupes qui ont les moyens de recourir à ses services.

     

    Au lieu de fournir des lumières, donc, les grands médias et l’industrie des relations publiques fabriquent, selon la formule de Chomsky et Herman, du consentement. La thèse n’est pas neuve, mais vaut d’être rappelée.

     

    Dérive scolaire

     

    Le second front de la résistance à laquelle nous convie Baillargeon concerne l’instruction publique. Cette dernière, qui devrait avoir pour mission de communiquer « à chacun les connaissances et les vertus permettant de prendre part à la grande conversation démocratique », est en crise. L’autorité des savoirs et des enseignants est contestée et une idéologie platement utilitaire s’impose de plus en plus à l’école. La nécessaire préparation au marché du travail prend outrageusement le pas sur la transmission culturelle, seule à même d’amener l’élève sur la voie de l’autonomie intellectuelle et de l’esprit critique.

    La résistance telle que je l’espère, telle que je nous la souhaite, est une résistance pour et avec autrui, lucide et généreuse, alimentée d’idéaux de justice et de vérité
    Normand Baillargeon
     

    Dans le meilleur essai de ce recueil, Baillargeon avance quelques propositions pour contrer cette dérive, alimentée selon lui par la réforme de 1999. Il importe, suggère-t-il, de mettre l’accent sur une éducation scientifique à visée démocratique, axée sur « la compréhension des principes et des méthodes de la science » plus que sur des savoirs spécialisés. Il faut, de même, privilégier l’enseignement « des mathématiques citoyennes », celles qui permettent « de comprendre toutes ces données chiffrées, ces tableaux, ces sondages et autres dont nous sommes désormais constamment bombardés ».

     

    La littérature et les autres arts, qui humanisent, doivent aussi être au coeur de ce programme, tout comme l’histoire, à laquelle il conviendrait de faire une place importante dans toutes les matières, notamment en sciences.

     

    Cette culture, enfin, devrait être transmise avec des méthodes éprouvées (par la tradition et, c’est la marotte de Baillargeon, par la recherche), c’est-à-dire celles que la réforme a rejetées, et à l’échelle nationale, « car le fait est qu’une culture commune, par laquelle nous disposons notamment d’un vocabulaire et de référents communs, est indispensable à la poursuite de la conversation démocratique et à la constitution même d’un monde commun ».

     

    Résister ne suffit pas, écrit Normand Baillargeon. Il faut aussi brandir les idéaux pour lesquels on se bat et en rendre raison. Le philosophe, lui, veut des Lumières pour aujourd’hui. Seuls les éteignoirs le contrediront.

    La dure école
    Normand Baillargeon, Leméac, Montréal, 2016, 184 pages












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