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Littérature étrangère - L'aviateur aux ailes coupées

Suzanne Giguère   7 février 2004  Livres
Saluons la petite maison d'édition Les Allusifs, qui a acquis les droits de traduction de La Chambre d'amis de Marcel Möring, un des plus importants prosateurs néerlandais aux côtés de Hella S. Haasse, Cees Nooteboom et Claus Hugo. Lauréat du prix AKO de littérature, l'équivalent du Booker Prize, pour son second roman Le Grand Désir, le romancier des Pays-Bas construit une oeuvre qui se veut un ardent plaidoyer pour l'imagination. Seules les histoires, les contes et les fables trouvent grâce à ses yeux. L'univers de l'enfance, source inépuisable de variations et d'émotions, est le coeur de ce roman. L'enfant dans La Chambre d'amis est assis par terre et rêve, une boule de verre dans les mains. Mêlant avec finesse la réalité historique et le merveilleux, l'auteur de La Chambre d'amis s'avère un fabuleux conteur.

Humour délicieux

Après la Deuxième Guerre mondiale, le père du narrateur, pilote de chasse recyclé en pilote d'avions épandeurs, amuse les enfants d'une fermière avec ses acrobaties. Le moteur de son appareil a des ratés, il pivote, une vache vole dans les airs et l'avion s'écrase. En convalescence dans une grande chambre ensoleillée avec vue sur les dunes, le vaste ciel bleu et la mer, l'aviateur tombé du ciel rencontre une infirmière qui lui fait la lecture d'Anna Karenine. Douze ans plus tard, Philip, «l'aviateur aux ailes coupées», est au chômage après avoir exercé mille et un métiers. Julia, l'infirmière-lectrice, toujours un peu décalée par rapport à son milieu professionnel, quitte à son tour cet univers où «les docteurs sont des individus instables qui demandent aux jeunes femmes de se déshabiller même si elles ne souffrent que d'un rhume».

Devant l'incapacité de ses parents, fiers et originaux, de garder leur emploi, David, douze ans, a une idée fantastique pour les enrichir: l'assemblage de modèles réduits d'avions pour le marchand de jouets. Les parents regardent leur fils «comme s'il venait de leur annoncer son intention d'aller élever des pingouins au Groenland». Quelques jours plus tard, le trio assemble les avions miniatures.

Le récit dérive dans un humour délicieux. Les scènes loufoques, nombreuses, déclenchent à chaque fois une explosion de plaisir. Jusqu'à ce que les souvenirs, comme autant de remous qui fragmentent le quotidien, s'immiscent dans le bonheur tranquille de la modeste famille néerlandaise. La persécution des juifs durant la Deuxième Guerre mondiale qui continue d'ombrager les mémoires, les paroles douces-amères d'un compatriote antiquaire forcé à l'exil comme le père de David: «nous formons une drôle de bande, nous, les exilés. Écrivains, aventuriers, soudards et poltrons, mais parmi nous, aucune personne normale».

Frontière invisible

Dès lors l'enfance secrète du narrateur atteint une profondeur insoupçonnée. Au lycée, ses camarades se moquent de lui quand il déclare candidement que l'Anabase de Xénophon (un des disciples de Socrate) fait partie de ses livres préférés. Lors d'un séjour dans la maison des dunes au bord de la mer, l'enfant assiste impuissant au déclin de sa grand-mère: «Depuis qu'elle avait réclamé au boulanger un demi-pain vert et un pain entier à carreaux, en tranches, on avait engagé une infirmière.» Les amours illégitimes de sa mère, qui ne sont pas sans rappeler celles de l'héroïne du roman de Tolstoï, le jettent dans un désarroi absolu.

Le récit doux et enveloppant de Marcel Möring se referme alors que David a 40 ans. Il a hérité du magasin de jouets. Il fabrique des cerfs-volants et raconte des histoires aux enfants du quartier devenu multiculturel. Et son coeur cogne pour Nur, une jeune Turque: «Le rouge de son chemisier fleurit comme une pivoine. J'ai les bras pleins de pièces de cerfs-volants et je sais que je suis un homme amoureux.»

Les héros de l'écrivain rotterdamois sont généralement à la recherche de leur place dans le monde. Ils tardent à quitter le monde de l'enfance. Le romancier entretient d'ailleurs le doute. La frontière entre l'enfance et le monde des adultes reste invisible. L'enfance, c'est «la première bourrade dans le dos qui devient ensuite le rythme même de l'existence, de la vie des grandes personnes», dit David.

Roman d'une infinie sensibilité, La Chambre d'amis est teinté de mélancolie, mais non de regret. La puissance d'évocation du romancier est telle qu'il suffit au lecteur de fermer les yeux pour voir défiler les histoires qu'il raconte. Avec l'envie irrépressible, quand elles se terminent, d'emprunter la boule de verre de l'enfant et de faire neiger à l'intérieur d'autres histoires drôles et émouvantes. «Quelquefois l'histoire va vers la gauche, mais moi je pars vers la droite.» La Chambre d'amis est une ode à l'imagination et à la joie.






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  • Frans Van Dun
    Abonné
    samedi 7 février 2004 08h55
    Le goût de le lire d'abord dans l'original
    « Bonjour Suzanne G.

    Votre article me donne le goût de lire le livre que vous avez tellement aimé. J'essaierai de trouver d'abord l'édition en langue néerlandaise, puis de voir si la traduction a réussi à rendre le son de l'original. Merci.

    Je vous signale en passant une chose. Hugo Claus est en effet un grand auteur, mais il est belge flmand. C'est un peu difficile de se retrouver dans ces nuances : on peut parler de littérature néerlandophone, et alors Flamands et Hollandais s'y trouvent, mais quand on parle de littérature néerlandaise, on fait allusion à l'espace culturel des Pays-Bas, alors,en parallèle, il faut parler de littérature flamande, je crois, ou belgo-flamande. Moi qui suis né en Flandre à la frontière hollandaise, je sais trop de quoi on parle!

    Vous faites un beau et excellent boulot!

    Frans Van Dun »

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