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    Hervé Bouchard chez les abrasifs

    Deux livres s’ajoutent à la constellation dramatique en expansion de l’écrivain

    26 mars 2016 |Alexandre Cadieux | Livres
    Hervé Bouchard est écrivain et professeur de lettres au cégep de Chicoutimi.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Hervé Bouchard est écrivain et professeur de lettres au cégep de Chicoutimi.
    Littérature québécoise
    Le faux pas de l’actrice dans sa traîne
    Hervé Bouchard
    Le Quartanier
    Montréal, 2016, 208 pages

    Le père Sauvage
    Hervé Bouchard
    Le Quartanier
    Montréal, 2016, 32 pages

    Aristote dit : « Appartient au domaine de la pensée tout ce qui doit être produit par la parole. » Boileau dit : « Je me ris d’un acteur qui, lent à s’exprimer / De ce qu’il veut, d’abord, ne sait pas m’informer. » Bouchard dit : « L’incroyablement comme du conte, oui. La représentation d’une chose qui n’est rien sinon sa représentation. »

     

    En cette ère d’impureté, d’inter-, de post- et de méta-, on n’écrit plus guère de ces traités normatifs sur la composition et le déploiement des oeuvres littéraires et dramatiques que les Anciens appelaient « poétiques », sinon pour les pasticher. Hervé Bouchard s’y est risqué, en quelque sorte : c’était en 2006, il y a dix ans donc, la même année où paraissait Parents et amis sont invités à y assister, « drame en quatre tableaux avec six récits au centre », Grand Prix du livre du Montréal et Prix du roman 2006 du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

     

    Cette poétique, donc, est un texte en 91 fragments paru dans la revue Liberté ; intitulé « Abrasifs », il aborde l’art de l’acteur. Y sont nommément convoqués Aristote et le Paradoxe sur le comédien de Diderot ; y circulent librement, en fantômes, Samuel Beckett et Valère Novarina, grands dramaturges de la parole et modèles bouchardiens. On y fait aussi référence, en guise de point final, à un mystérieux Salon des abrasifs.

     

    Le faux pas de l’actrice dans sa traîne, « drame en trois scènes avec deux chants en guise d’indications » qui paraît à l’instant au Quartanier, nous éclaire un peu sur ledit Salon : entreprise commerciale, certes, mais où il serait possible de suivre des ateliers sur la déformation de l’acteur. Il faut comprendre que quand on dit ici éclairage, on parle d’une variation dans l’angle et l’intensité de l’exposition, et non du fait que cette nouvelle pièce apporte une manière d’éclaircissement. Constellation littéraire en constante expansion et au centre de laquelle Mailloux (2002) fait figure de Big Bang, l’oeuvre d’Hervé Bouchard est faite d’excroissances qui se répondent et se traversent.

     

    Les lecteurs de Parents et amis… reconnaîtront ici, non pas la veuve Manchée elle-même avec sa robe de bois, son absence de bras et ses nombreux enfants, mais bien la comédienne appelée à la jouer dans une éventuelle production scénique, laquelle, dans le réel, se fait toujours attendre. « La personne qui tiendra le rôle de l’actrice, il faut la trouver parmi les personnes qui ont vécu des choses qu’elles ressassent avec amertume », entend-on dans le « Chant premier des indications », où il est précisé du même souffle qu’une telle personne ne devrait pas être très difficile à trouver…

     

    De la préparation de cette pièce, qu’on monte peut-être pour vrai ou alors seulement par petit jeu cruel, on entendra une rencontre de production, une séance d’audition et une période de répétition. Ce sont des pans entiers de Parents et amis… qui reviennent ici, travaillés, remis en bouche. Figure mouvante, le directeur-metteur en scène change de dénomination à chacune de ses répliques, la somme de ses identités formant une galerie iconoclaste comme seul le citoyen de Jonquière peut en composer : il sera tour à tour le député saucisse trempe, la cassette Sainte-Josée, le préau nommé flux, Armand le sous-main bancaire et des dizaines d’autres.

     

    Cette inventivité dans la langue permet la poursuite de l’édification d’une mythologie de l’ordinaire : mère de famille, apprenti humoriste, garçonnet en tricycle, voisine fière de ses deux chars, tous portés ici au rang de créatures fantastiques par le souffle épique de la narration. Fantastiques mais pas tant : ces gens-là chient, comme tout le monde. En redisant un livre antérieur, ce livre-ci, malicieusement, prend l’autre comme un fait accompli, une évidence partagée.

     

    Le directeur du Faux pas… semble tâcher d’appliquer la poétique bouchardienne et sa pierre angulaire : le bien dit fait advenir, et, dès lors, l’acteur disparaît. S’il suffit vraiment de bien dire pour qu’advienne, les instructions contenues dans les deux « Chants des indications » doivent-elles être suivies, ou le seul fait de les énoncer nous en dispense-t-il ? Qui vérifiera ? Le metteur en scène Christian Lapointe peut-être, un abonné du Salon des abrasifs, lui aussi en quête d’apparition et de disparition.

     

    Par son propos et sa teneur, par son existence même, l’oeuvre dramatique d’Hervé Bouchard pose des questions fondamentales sur le statut de la langue et de la parole, sur l’interprétation, sur la direction d’acteur et sur l’occupation de l’espace. Dans le champ de la production dramatique au Québec, son affranchissement institutionnel est complet, son décentrement à la fois salutaire et tragique.

     

    En effet, la radicalité des questionnements que porte ce théâtre est exacerbée par son caractère toujours injoué, si on exclut quelques lectures publiques et la performance Hivers : passages du numéro six dans les mineures, livrée par Bouchard lui-même. Écrivain célébré, dramaturge ignoré. Aurions-nous vraiment entre les mains un théâtre impossible, une parole condamnée au pur papier ? Poétiquement, c’est attrayant de le croire ; scéniquement, c’est triste à pleurer de s’y cantonner.

    Hervé Bouchard est écrivain et professeur de lettres au cégep de Chicoutimi.
    Le faux pas de l’actrice dans sa traîne / Le père Sauvage
    Hervé Bouchard, Le Quartanier, Montréal, 2016, 208 pages / Hervé Bouchard, Le Quartanier, Montréal, 2016, 32 pages












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