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    Roman québécois

    Le monde est «stone»

    Participer à un essai clinique sur l’oxycodone, ça «buzze». Le nouveau Grégory Lemay aussi.

    26 mars 2016 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    «Le cœur des cobayes» de Grégory Lemay nous entraîne dans les coulisses d’une étude clinique.
    Photo: iStock «Le cœur des cobayes» de Grégory Lemay nous entraîne dans les coulisses d’une étude clinique.
    Roman québécois
    Le coeur des cobayes
    Grégory Lemay
    Héliotrope
    Montréal, 2016, 102 pages

    Le coeur des cobayes est-il un roman ou une série de flashs étranges qu’aurait hallucinés le lecteur après qu’on lui eut injecté une substance chimique ? En attendant que les résultats de nos analyses sanguines reviennent du labo, considérons le sixième livre de Grégory Lemay en tant qu’oeuvre littéraire. Parce que si c’en est une, c’en est une buzzante.

     

    Le patient Numéro 25 a laissé son vrai nom en consigne à l’entrée de la clinique afin de participer à une étude sur un médicament à base d’oxycodone. En s’adressant à une amoureuse — imaginaire ou pas ? —, le sujet anonyme relate ses journées sans sommeil, écartelées entre la civière, la cafétéria et les prises de sang, tout en décrivant la ribambelle de doux fêlés qui l’entourent, « prisonniers volontaires [comme lui] de l’industrie pharmaceutique ».

     

    Pourquoi enrôler sa propre chair et son propre sang dans pareil sacrifice ? « L’avantage consiste en un chèque de mille cinq cents piastres, répond en toute candeur le narrateur. Il est le résumé très concis de notre présence. C’est notre raison de vivre entre ces murs. […] Ce chèque est une représentation rectangulaire du bonheur. »

     

    Nous admettrions que Le coeur des cobayes est un roman, et non pas un cauchemar ayant phagocyté notre imaginaire, mais il faudrait au moins ajouter que les vapeurs d’oxycodone émanant de l’écriture toujours torpide de Grégory Lemay plongeront ses lecteurs dans un authentique engourdissement.

     

    L’amour, plus fort que l’oxy

     

    Les patients sont stones, et nous le sommes tout autant, alors que les scènes s’enfilent sans qu’on sache trop si le manque de sommeil auquel il est contraint fait délirer Numéro 25. Que représente au juste ce test de grossesse que trimballe comme une amulette le couple qu’il formera bientôt avec Linda, alias Numéro 24 ?

     

    En faisant subir à ses personnages des supplices dignes d’un centre de torture, dont un gargantuesque déjeuner obligé lors duquel un cobaye doit avaler de grotesques quantités de bouffe dégoulinante de gras, Grégory Lemay pousse jusqu’à leurs sordides frontières les logiques d’un capitalisme qui tyrannise et s’accapare le corps des laissés-pour-compte qu’il a lui-même créés, réduits ici au statut de boîtes de Petri sur deux jambes.

     

    Mais comme dans Les modèles de l’amour (2011), magnum opus de l’écrivain, l’union entre deux indociles se transformera en rempart contre les violences d’un monde pourri. Pendant que le visage fabulé de la femme à qui il parle depuis le début et celui de Linda finissent par se confondre, c’est aussi l’idée d’une possible rédemption qui bourgeonne. Randall, dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, n’aura pas été assez intelligent pour s’échapper par la fenêtre lorsque c’était le temps. Lemay, lui, choisit de transformer sa dystopie sous analgésiques en conte sur l’affranchissement de toutes les servitudes que permet l’amour.

     

    « Tu me chuchotes des choses douces dans l’oreille », raconte Numéro 25 au sujet de Linda. « Tu souffles aussi comme sur un pissenlit. Mais tu en viens à me dire qu’il faudrait peut-être se lâcher. C’est qu’on est censés aller chercher un plateau au comptoir de la cafétéria. On mange à chaque fois en se rappelant au moins un peu le déjeuner extrême. Tu étais belle, si belle dans ton mal de coeur. Je t’aurais laissé me vomir dessus. » Peut-on rêver de plus total serment ?

    Le coeur des cobayes
    Grégory Lemay, Héliotrope, Montréal, 2016, 102 pages












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