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    Voyage au Groenland par sa littérature

    Un éditeur d’ici publie, pour la première fois en français, trois oeuvres marquantes

    12 mars 2016 | Louis Cornellier - Collaborateur | Livres
    Immense territoire de glace habité depuis plus de 4000 ans, le Groenland revendique un taux d’alphabétisation de 100% depuis 1860.
    Photo: iStock Immense territoire de glace habité depuis plus de 4000 ans, le Groenland revendique un taux d’alphabétisation de 100% depuis 1860.
    Traduction
    Le rêve d’un Groenlandais
    Mathias Storch

    Trois cents ans après (Gronlandshavn en 2021)
    Augo Lynge

    Je ferme les yeux pour couvrir l’obscurité
    Kelly Berthelsen

    Traduction du danois par Inès Jorgensen et validation linguistique à partir du texte original groenlandais par Jean-Michel Huctin
    PUQ, coll. «Jardin de givre»
    Québec, 2015-2016, respectivement 162, 172 et 188 pages

    Pour nous, Québécois, le Groenland est un mystère. Nous pouvons facilement le situer sur une mappemonde — après tout, la plus grande île du monde après l’Australie est presque notre voisine —, mais nous serions bien embêtés si on nous en demandait plus à son sujet. Grâce au professeur Daniel Chartier, titulaire de la Chaire de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique à l’UQAM, cette méconnaissance n’aura plus raison d’être.

     

    Dans la collection « Jardin de givre », qu’il dirige aux PUQ, Chartier publie cet hiver trois importantes oeuvres littéraires groenlandaises, traduites pour la première fois en français. Paru en 1914, Le rêve d’un Groenlandais, du pasteur Mathias Storch (1883-1957), est le roman fondateur de cette littérature. Dix ans plus tard, l’enseignant et homme politique Augo Lynge (1899-1959) publie Trois cents ans après. Gronlandshavn en 2021, un roman d’anticipation qui est le deuxième roman de l’histoire de ce presque pays. Recueil de nouvelles de l’auteur contemporain Kelly Berthelsen (né en 1967), Je ferme les yeux pour couvrir l’obscurité a été publié en groenlandais en 2001.

     

    Ces livres ont suivi tout un chemin pour parvenir jusqu’à nous. Du groenlandais, une langue inuite, ils ont d’abord été traduits en danois. Dans un deuxième temps, la traduction s’est faite du danois au français. Enfin, les versions françaises ont été soumises à une validation linguistique à partir du texte original groenlandais. En ce sens, la publication de ces trois livres, au Québec, est à marquer d’une pierre blanche.

     

    Les introductions qui accompagnent chacun d’eux, de même que la chronologie culturelle du Groenland reproduite en annexe, permettent au lecteur de s’y retrouver. Immense territoire de glace habité depuis plus de 4000 ans par des peuples de l’Arctique, le Groenland (« terre verte ») a accueilli les Vikings d’Érik le Rouge au Xe siècle (il n’y a plus de traces d’eux à partir du XVIe siècle) et les Inuits au XIIIe siècle.

     

    Colonisé par les Danois depuis 1721, le territoire a d’abord été une colonie du royaume, avant d’obtenir le statut de province en 1953. En 2009, après un référendum, le peuple groenlandais obtient une forme d’autonomie gouvernementale, tout en restant rattaché au Danemark. Aujourd’hui, parmi ses 56 000 habitants (environ), certains plaident pour son indépendance complète. Il est à noter que le Groenland dispose d’une université et revendique un taux d’alphabétisation de 100 % depuis 1860, ce qui ne laisse pas d’étonner.

     

    Naissance d’une littérature

     

    Aux XVIIIe et XIXe siècles, explique la philosophe Karen Langgard, de l’Université du Groenland, « un bon Groenlandais est un bon chrétien [luthérien] et un chasseur de phoque compétent ». Toutefois, dès le début du XXe siècle, un débat entre les tenants de la tradition et ceux de la modernité se tient.

     

    Le rêve d’un Groenlandais, premier roman de l’histoire de ce peuple, veut appuyer le point de vue des modernistes. Enfant du pays, le pasteur Storch choisit pour personnage principal un jeune Groenlandais qui prend conscience du sous-développement des siens par rapport aux Danois et qui entend tout faire pour y remédier. Paavia, c’est un peu beaucoup Storch.

     

    Le roman, dont le style pédagogique rappelle celui de nos premiers romans du terroir, défend l’idée selon laquelle, résume Langgard, « tout devait changer au Groenland et les Groenlandais avaient besoin de bien plus de compétences et de savoir, par l’entremise de l’éducation et notamment de l’école ». Storch y exprime son opposition à la tradition des mariages arrangés par les familles, et son souhait que l’instruction remplace l’âge comme critère de compétence. À la fin, dans un rêve, son personnage principal imagine un Groenland libre et prospère, en 2015.

     

    À certains égards, le propos de Trois cents ans après rejoint celui du Rêve d’un Groenlandais. Augo Lynge est lui aussi un partisan de la modernisation du Groenland. Pour lui, toutefois, explique son préfacier Jean-Michel Huctin, de l’Université de Versailles–Saint-Quentin-en-Yvelines, ce processus passe par une alliance étroite avec le Danemark.

     

    Là où, pourrait-on dire, la perspective de Storch est souverainiste, celle de Lynge est fédéraliste. Il prône, par exemple, l’apprentissage du danois comme outil essentiel de développement. Critique de la culture de dépendance par rapport au Danemark et du poids de la tradition (culte de la chasse au phoque), qu’il considère comme un obstacle au progrès, Lynge, dans son roman d’anticipation, très pédagogique lui aussi, doublé d’un roman policier à l’intrigue tirée par les cheveux, rêve, pour 2021, c’est-à-dire 300 ans après la colonisation du territoire par les Danois, d’un Groenland fort et dynamique dans un Danemark uni. Les débats québécois des années 1950 reviennent en tête à la lecture de ces pages.

     

    Réalisme noir

     

    Le Groenland d’aujourd’hui n’est plus celui dans lequel ont vécu Storch et Lynge. Or, même s’il s’est modernisé, il n’est pas pour autant devenu le pays de cocagne dont rêvaient ses deux premiers écrivains, s’il faut en croire l’auteur contemporain Kelly Berthelsen.

     

    Dans les nouvelles de ce dernier, réunies dans Je ferme les yeux pour couvrir l’obscurité, le lecteur rencontre des personnages désoeuvrés, qui engourdissent leur mal de vivre en consommant drogue et alcool et en s’abrutissant devant des machines à sous, au détriment de leur progéniture, abandonnée à elle-même. En préface, Daniel Chartier évoque « le réalisme noir de Kelly Berthelsen » et « les propos urgents et désespérants de cet écrivain groenlandais sur son pays, propos rongés de pensées noires, de haine, de révolte et d’un profond désarroi moral et social ».

     

    Défenseur d’une identité groenlandaise définie par ses traditions et sa langue, concurrencée sur le territoire par le danois et l’anglais, partisan de la pleine souveraineté du pays, Berthelsen attribue à la modernisation mal assumée du Groenland, qui a entraîné un effacement des traditions et une fragilisation identitaire, le mal-être inuit. Transposées dans le Grand Nord canadien et québécois, ses nouvelles, dépouillées et habitées par un cynisme acide, ne détonneraient pas.

     

    Événement littéraire, donc, que la publication au Québec, pour la première fois en français, de ces trois livres significatifs de la littérature groenlandaise, dans un beau petit format et sous de très belles couvertures. Il n’est pas si fréquent de faire de vraies découvertes.

    Immense territoire de glace habité depuis plus de 4000 ans, le Groenland revendique un taux d’alphabétisation de 100% depuis 1860.
    Le rêve d’un Groenlandais
    Mathias Storch; «Trois cents ans après. Gronlandshavn en 2021», Augo Lynge; «Je ferme les yeux pour couvrir l’obscurité», Kelly Berthelsen. Traduction du danois par Inès Jorgensen et validation linguistique à partir du texte original groenlandais par Jean-Michel Huctin, PUQ, coll. «Jardin de givre», Québec, 2015-2016, respectivement 162, 172 et 188 pages.












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