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    L’indifférence est un autre genre de burqa

    Camille Laurens : «Je n’écris pas sur un sujet, j’écris depuis un sujet, moi»

    5 mars 2016 | Danielle Laurin - Collaboratrice | Livres
    L'écrivaine française Camille Laurens
    Photo: Joël Saget Agence France-Presse L'écrivaine française Camille Laurens
    Entrevue
    Celle que vous croyez
    Camille Laurens
    Gallimard
    Paris, 2016, 194 pages

    Parce que larguée par un homme plus jeune, une femme divorcée, 48 ans, deux enfants, professeure de littérature, s’est retirée du monde. Ravagée par le chagrin, elle est aussi pleine de hargne, de colère. Depuis plus de deux ans pensionnaire dans une clinique psychiatrique, elle parle à son médecin.

     

    « Nous les femmes, nous sommes toutes des boîtes de conserve. Du jour au lendemain, impropres à la consommation », dit-elle. Et encore : « On a servi, on ne sert plus. Hier fantasme, aujourd’hui fantôme. »

     

    Claire. Claire Millecam, c’est son nom. Elle est l’une des protagonistes de Celle que vous croyez. Diatribe contre le regard que portent les hommes sur les femmes vieillissantes, ce nouveau roman de l’écrivaine française Camille Laurens, 58 ans ? En partie.

     

    Aussi une réflexion sur les jeux de séduction à l’ère de Facebook : Claire Millecam s’est créé un faux profil Facebook, avec une fausse photo, en se rajeunissant d’une vingtaine d’années. Elle s’est laissée prendre au jeu de l’amour virtuel, et ça s’est retourné contre elle.

     

    « C’est pernicieux et ça peut être pervers, les relations sur Facebook, commente la romancière rencontrée à Paris. On est dans le fantasme et on peut ne jamais arriver dans la réalité. C’est une manière de fuir la réalité, au fond, de la déguiser. »

     

    Fausses identités et fausses confidences parsèment Celle que vous croyez. Loin de se contenter d’un seul point de vue, l’auteure de Dans ces bras-là (P.O.L), prix Femina 2000, multiplie les versions de la même histoire, par jeux de miroirs. De sorte qu’on ne sait plus démêler le vrai du faux, qu’on ne sait plus qui croire.

     

    Exactement l’effet recherché par Camille Laurens : « C’était pour moi à la fois une interrogation sur la façon dont nous communiquons entre nous, et sur la façon dont le langage nous a été donné à la fois pour dire la vérité et pour dissimuler la vérité, et puis c’était aussi une réflexion sur le roman lui-même, ce que c’est que la littérature de fiction, puisqu’on m’a beaucoup classée dans l’autofiction. »

     

    Se distancer de l’autofiction, une nécessité à ses yeux. « C’est devenu une espèce d’injure. Vous n’avez plus jamais, dans la presse en tout cas, et même je crois dans l’esprit des lecteurs, d’images positives de ce genre littéraire. Autofiction égale déballage, narcissisme, nombrilisme. »

    Le jeu du double

     

    Elle ne s’empêche pas pour autant de faire des clins d’oeil à l’autofiction dans Celle que vous croyez. Ça l’amuse. Que le nom de famille de Claire, Millecam, soit l’anagramme de Camille… et qu’il y ait nommément une Camille dans l’histoire, une Camille écrivaine qui plus est.

     

    Elle convient que Claire et Camille sont des doubles d’elle-même. « Ça correspond à un questionnement sur l’identité. Je n’ai pas, moi, le sentiment d’avoir une seule identité, mais d’être multiple. Je suis Claire, cette femme qu’on peut considérer comme victime de sa propre névrose ou de sa propre folie, qui est dans une sorte de délire au début, et qui en même temps affirme de façon très féministe ses positions. Et je suis cette romancière, Camille, qui essaie de ressaisir toute cette folie dans quelque chose de plus pensé, de plus réfléchi. Il y a au moins ces deux identités en moi. »

     

    Le personnage de Claire lui sert en quelque sorte de dévidoir. Comme son double, elle trouve injuste le fait qu’un homme âgé puisse être en couple avec une femme plus jeune, alors que le contraire est plutôt mal vu et rare. « Qu’est-ce qui justifie cette inégalité ? Le sujet n’était pas de répondre à cette question, mais juste de constater cette inégalité, qui me fait penser que les femmes sont davantage considérées comme des objets et les hommes comme des sujets. Une femme est un objet : objet de désir. Donc beauté, jeunesse… ensuite, un objet d’indifférence, quand elle perd un peu de sa beauté ou de sa jeunesse, et éventuellement un objet de rejet. Alors qu’un homme est un sujet. Il est le sujet de son désir, beaucoup plus que l’objet, simplement, du désir des femmes. »

     

    À travers Claire, c’est aussi la situation générale des femmes dans le monde que Camille Laurens dénonce. Femmes « vitriolées, défigurées au Pakistan », femmes « violées partout » et parfois pendues pour ce « déshonneur même », femmes excisées… La romancière convient qu’il n’y a aucune commune mesure entre le sort des femmes occidentales et le traitement réservé à certaines femmes ailleurs dans le monde, par exemple par Daech. Mais elle n’en fait pas moins dire à Claire que « l’indifférence est un autre genre de burqa ».

     

    « En vieillissant, les femmes sont cachées, insiste Camille Laurens, elles disparaissent, comme sous la burqa. Elles disparaissent des regards. Comme dans cette fameuse blague que j’ai reprise dans mon livre : Quel superpouvoir acquièrent les femmes à 50 ans ? Elles deviennent invisibles ! »

     

    Plusieurs blagues du genre traversent Celle que vous croyez. Une façon pour l’écrivaine d’alléger son propos, de dire qu’on peut en rire aussi. La dernière blague du livre, « qui paraît-il est issue d’un conte persan », Camille Laurens ne se lasse pas de la répéter : « C’est l’homme qui demande à la fée de lui offrir une femme plus jeune, et qui se retrouve, lui, à 90 ans, alors que sa femme en a toujours 60. »

     

    Le sort de femme, mais aussi le désir, l’amour sont, depuis les débuts de Camille Laurens en écriture il y a 25 ans, ses sujets de prédilection. Mais dans ses livres précédents, son regard semblait moins sombre. Moins amer, certainement, si on compare à son lumineux Dans ces bras-là. Quand on le lui fait remarquer, elle ne se défile pas : « Quand j’ai écrit Dans ces bras-là, j’étais au début de la quarantaine et, je l’avais dit à mon éditeur, je sentais qu’il fallait que je l’écrive à ce moment-là, parce que plus tard je ne pourrais pas. Il fallait que je l’écrive alors que je pouvais encore parler du désir des hommes et d’une manière réciproque, alors que je pouvais faire une sorte d’hymne au désir et aux hommes. »

     

    Tout cela est lié pour elle à l’évolution de son expérience personnelle. « Parce que j’écris à partir de moi. En cela, on peut dire que c’est de l’autofiction. Je n’écris pas sur un sujet, j’écris depuis un sujet si je puis dire, moi. Mes livres suivent le trajet de mon expérience vécue. Ils sont issus de mon regard sur le monde, mon regard qui est fait de mes expériences, de mes drames éventuels, de mes douleurs. »

     

    Elle a des amies, précise-t-elle, qui sont très heureuses, qui vivent en couple… « Mais c’est pas elles qui écrivent mes livres… » dit-elle en riant. Elle ajoute : « Peut-être que demain je vais écrire un merveilleux roman d’amour… Je me le souhaite. »

    Nelly Arcan, par Camille Laurens Vous avez dédié Celle que vous croyez à la mémoire de Nelly Arcan. Une façon pour vous de lui rendre hommage ?

    J’ai beaucoup pensé à elle en écrivant ce livre. Je pense qu’elle témoigne d’un drame, d’un déchirement qui est celui de beaucoup de femmes. Évidemment, elle en a témoigné tragiquement, puisqu’elle a choisi de mourir… Pour moi, ce déchirement qui est assez caractéristique du féminin, c’est le déchirement entre d’un côté la nécessité de plaire, de faire attention à soi, d’entretenir sa beauté, d’être sexy, séduisante pour les hommes, pour entretenir le désir des hommes, et en même temps, souffrir de ça, souffrir du fait que justement, ce soit la seule chose qui puisse enclencher le désir et éventuellement l’amour. Dans une vidéo d’elle qu’on peut voir sur Internet, Nelly Arcan, qui en plus avait été escorte, disait qu’elle craignait, en perdant sa jeunesse, de ne plus exister pour les hommes. Et en même temps, ça lui faisait horreur de penser ça. Je trouve que c’est tellement tragique, et féminin.

    Celle que vous croyez
    Camille Laurens, Gallimard, Paris, 2016, 194 pages












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