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    Essai

    Un procès fait à Beauvoir

    5 mars 2016 | Isabelle Boisclair - Collaboratrice | Livres
    Adoptant une perspective chronologique, «Simone de Beauvoir et les femmes» s’arrête sur les rapports entretenus par Beauvoir avec les femmes, dont certaines étaient aussi amantes de Sartre.
    Photo: Agence France-Presse Adoptant une perspective chronologique, «Simone de Beauvoir et les femmes» s’arrête sur les rapports entretenus par Beauvoir avec les femmes, dont certaines étaient aussi amantes de Sartre.
    Essai
    Simone de Beauvoir et les femmes
    Marie-Jo Bonnet
    Albin Michel
    Paris, 2015, 350 pages

    Spécialiste de l’histoire des femmes, Marie-Jo Bonnet s’intéresse particulièrement à l’histoire des lesbiennes, que le sceau de la clandestinité a tenue secrète jusqu’ici. Simone de Beauvoir était elle-même bisexuelle, ce que l’on sait depuis la publication de ses journaux et correspondances. Or, la philosophe a toujours fait silence, de son vivant, sur ses relations avec les femmes. Doit-on lui en tenir rigueur ? Selon Marie-Jo Bonnet, il semble que oui.

     

    Adoptant une perspective chronologique, Simone de Beauvoir et les femmes s’arrête d’abord sur les rapports entretenus par Beauvoir avec les femmes, dont certaines étaient aussi amantes de Sartre. Le troisième chapitre porte sur les années entourant la parution du Deuxième sexe (Gallimard, 1949), et le dernier sur l’émergence du féminisme comme mouvement collectif, dans les années 1970. « Simone de Beauvoir a-t-elle caché la vérité sur ses relations “organiques” avec les femmes pour mettre au premier plan un modèle de couple avec Sartre qui la protège de toute attaque lesbophobe ? » Poser cette question, c’est oblitérer le fait que Beauvoir ait aussi « caché » sa relation avec Nelson Algren. Et si c’était, simplement, pour préserver sa vie privée, conserver sa liberté ? Cette éventualité pourtant n’est jamais prise en compte.

     

    Psychanalyse sauvage

     

    Mais le plus grand malaise de lecture vient d’ailleurs. Si l’historienne s’en était tenue à discuter de l’occultation du lesbianisme dans la pensée beauvoirienne en soulevant les apories, il en eut certes résulté un essai intéressant. Car il n’est pas interdit de revisiter les classiques. Ainsi, il apparaît que Beauvoir était incapable de penser le sujet lesbien comme sujet universel ? Soit. C’est bien là une butée. Ce qui est difficilement recevable toutefois, ce sont les accusations en sous-main, et surtout, les méthodes d’approche des textes beauvoiriens, qui prêtent des intentions calculatrices à l’auteure, dans la plus parfaite confusion entre les textes fictionnels et autobiographiques. On assiste ici à une lecture littérale de l’oeuvre, comme si l’écriture était un acte parfait de clarté, voire de totalité, dépourvue d’entropie.

     

    Toute écriture est modulée tant par le contexte que par l’éthos que l’auteur veut laisser transparaître, sans qu’il en ait pourtant le plein contrôle. C’est sous cet éclairage qu’il conviendrait de soumettre les textes beauvoiriens, plutôt qu’à celui d’une psychanalyse sauvage qui fait flèche de tout bois. Plutôt que de chercher des vérités cachées, il aurait été plus profitable de tenter de comprendre les contradictions, sans les réduire à de pures stratégies, et de voir ce qu’elles peuvent enseigner. Si l’auteure rappelle que Beauvoir doit être lue à travers « l’ambivalence d’une vie, d’une éducation bourgeoise et catholique, d’une époque et d’un statut de l’intellectuelle française qui était loin d’avoir acquis l’autonomie dont elle jouit aujourd’hui », elle en fait peu de cas, préférant lui faire reproche de ses insuffisances.

     

    Voire, plutôt que de chercher le lesbianisme de Beauvoir dans les failles du discours (ou dans les rêves, interprétés ici cavalièrement), on pourrait bien le trouver ailleurs, dans le point de vue que l’écrivaine jette sur le monde : la situation des lesbiennes hors du couple homme-femme leur confère une tout autre perspective sur ce dernier et, partant, sur les rapports sociaux de sexe. Aussi, accuser Beauvoir de ne pas avoir dévoilé son homosexualité est un faux problème.

     

    Icône déchue ?

     

    Beauvoir n’était pas parfaite. Bien qu’elle ait contribué à les révéler, elle n’échappait pas aux stéréotypes de genre, ni à l’hétéronormativité, ni même, sa correspondance le trahit, à l’homophobie. À celles et ceux qui idolâtraient Simone, cet essai paraîtra soit comme une révélation choquante, soit comme une trahison. Aux autres, un essai maladroit. Quand on lit « L’homosexualité n’est pas le champ de bataille de Beauvoir », on a simplement le goût de répliquer : « en effet ». De là à lui faire porter « la responsabilité […] dans l’occultation du lesbianisme aujourd’hui »… C’est beaucoup pour une seule personne.

     

    Le deuxième sexe n’est certes pas une ode à la « positivité créatrice » des femmes ni à l’éros lesbien, tant s’en faut. Il n’en demeure pas moins le pivot d’un moment épistémologique important.


    Adoptant une perspective chronologique, «Simone de Beauvoir et les femmes» s’arrête sur les rapports entretenus par Beauvoir avec les femmes, dont certaines étaient aussi amantes de Sartre.
    Simone de Beauvoir et les femmes
    Marie-Jo Bonnet, Albin Michel, Paris, 2015, 350 pages












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