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    Essai québécois

    La science en l’absence de Dieu

    L’une et l’autre n’ont rien à se dire, plaide avec vigueur l’historien Yves Gingras

    Louis Cornellier
    27 février 2016 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Dans «L’impossible dialogue», l’historien des sciences Yves Gingras entend donner raison à la thèse soutenant l’incompatibilité entre les deux domaines: la science et la religion.
    Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Dans «L’impossible dialogue», l’historien des sciences Yves Gingras entend donner raison à la thèse soutenant l’incompatibilité entre les deux domaines: la science et la religion.
    Essai québécois
    L’impossible dialogue Sciences et religions
    Yves Gingras
    Boréal
    Montréal, 2016, 352 pages

    Les sciences et les religions sont-elles compatibles ? Le premier réflexe de l’homme cultivé sera de répondre oui. L’histoire regorge, en effet, de religieux qui étaient aussi des scientifiques, comme Copernic et Marie-Victorin, et de scientifiques croyants, comme Newton et Galilée.

     

    Dans son Petit dictionnaire amoureux de la science (Pocket, 2013), le géologue français Claude Allègre écrit même que « c’est en cherchant les lois de la nature pour se rapprocher de Dieu que la science est née en Occident » et que « les civilisations qui n’ont pas été inspirées par des préoccupations divines n’ont pas développé la science ». Pas de chicane et tout va bien, donc ?

    Photo: Émilie Tournevache Avec le frère Marie-Victorin, qui suggérait de «laisser la science et la religion s’en aller par des chemins parallèles, vers leurs buts propres», Yves Gingras, pour les raisons méthodologiques déjà mentionnées, rejette la pertinence d’une nouvelle alliance.
     
     

    Comment expliquer, alors, les condamnations par l’Église des idées de Copernic et de Galilée ? La mise à l’index, pendant des siècles, d’une multitude d’ouvrages scientifiques ? Le rejet passionné de tout discours religieux par nombre de nos contemporains qui se réclament de l’esprit scientifique ? Force est de constater qu’existe bel et bien un conflit entre les deux domaines. A-t-il, cela étant, raison d’être ?

     

    Autorité et méthode

     

    Dans L’impossible dialogue, un ouvrage substantiel et de haute volée, l’historien des sciences Yves Gingras entend donner raison à la thèse soutenant l’incompatibilité entre les deux domaines. Sa démonstration se veut à la fois historique et philosophique (ou épistémologique). L’histoire, explique-t-il, nous enseigne que l’autonomisation des sciences s’est réalisée contre le voeu des institutions religieuses et la réflexion philosophique impose de reconnaître qu’un véritable dialogue entre sciences et religions est impossible. L’essai est solide et passionnant.

     

    Il est vrai, écrit Gingras, que bien des scientifiques ont été ou sont croyants, tout comme il est vrai que bien des religieux ont été de grands scientifiques. Or, précise l’historien, il faut comprendre que « la question du conflit entre science et religion est d’abord institutionnelle et épistémologique », de même que sociopolitique. « Elle relève, continue Gingras, d’un conflit d’autorité entre des institutions aux visées différentes et non pas de la psychologie des individus et des motifs qui les poussent à entreprendre une carrière scientifique et à concilier — ou non — leur foi et leurs découvertes. »

     

    La science repose sur le postulat du « naturalisme méthodologique » et se fixe pour seul objectif « de rendre raison des phénomènes observables par des concepts et des théories qui ne font appel à aucune cause surnaturelle ». Aussi, dans cette entreprise, Dieu ne peut être considéré, selon la formule attribuée au physicien Laplace, que comme une hypothèse inutile.

     

    L’élan d’un chercheur peut être inspiré par le désir d’expliquer une nature qu’il croit avoir été créée par Dieu, mais, à l’heure de fonder la validité d’une découverte, seuls lesarguments empiriques et théoriques jugés recevables par la communauté scientifique comptent. Or, l’institutionreligieuse accepte mal son exclusion de ce processus.

     

    Un extrait du Livre de Josué, dans l’Ancien Testament, mentionne que le prophète dit au Soleil de s’arrêter. Une lecture littérale force donc à croire que c’est le Soleil qui bouge autour de la Terre, immobile. Quand Copernic et Galilée viennent scientifiquement contester ce fait, l’Église se braque. Galilée a beau plaider qu’il faut séparer « les propositions purement naturelles, ne relevant pas de la foi », des propositions « surnaturelles qui en relèvent », il sera néanmoins condamné à la réclusion et au silence en 1633. L’Église ne reconnaîtra son erreur dans ce dossier qu’en 1992. Elle tardera, de même, à accorder quelque crédit à la théorie évolutionniste.

     

    Chemins parallèles

     

    Les récits que fait Gingras de ces affaires sont captivants et laissent peu de doute quant à l’évolution historique des rapports entre les deux domaines. Avec le temps, en effet, l’Église et les religions protestantes, en Occident, perdent leur emprise sur la communauté scientifique, en voie d’autonomisation. Quand elles en ont le pouvoir, les religions imposent leurs vues. Si, aujourd’hui, c’est d’elles que provient la demande d’un nouveau dialogue avec la science, c’est essentiellement parce que la crédibilité a changé de camp.

     

    Or, selon Gingras, ce dialogue, notamment promu par la riche Fondation Templeton à coups de millions de subventions, n’est pas possible. Avec le frère Marie-Victorin, qui suggérait de « laisser la science et la religion s’en aller par des chemins parallèles, vers leurs buts propres », Gingras, pour les raisons méthodologiques déjà mentionnées, rejette la pertinence d’une nouvelle alliance.

     

    L’historien se moque des physiciens qui prétendent trouver Dieu grâce à la physique quantique, du neuroscientifique Mario Beauregard qui cherche Dieu dans l’activité neuronale des carmélites, et critique les croyances religieuses intégristes qui nuisent à la science (refus d’analyser les ossements anciens) et menacent des vies (refus de la médecine moderne).

     

    Il a raison. Faire intervenir Dieu dans la recherche scientifique est mal avisé, tout comme chercher à prouver l’existence de Dieu par la science ne rime à rien. Va, donc, pour la séparation des ordres, aussi défendue par Allègre, ce qui est autre chose qu’une guerre, toutefois. Si Gingras ne s’acharnait pas, en conclusion, à discréditer la religion, réduite à sa version intégriste, et à clamer que la science est le fin mot de l’histoire humaine, son livre serait vraiment bon.

    Dans «L’impossible dialogue», l’historien des sciences Yves Gingras entend donner raison à la thèse soutenant l’incompatibilité entre les deux domaines: la science et la religion.
    L’impossible dialogue. Sciences et religions
    Yves Gingras, Boréal, Montréal, 2016, 352 pages












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