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    Les liens du sang

    Elsa Pépin signe un premier roman tout en contrastes avec «Les sanguines»

    Danielle Laurin
    27 février 2016 |Danielle Laurin | Livres | Chroniques
    Dans «Les sanguines», Elsa Pépin a trouvé le ton juste: pas de faux-fuyants, l’auteure y va à fond dans les différends, les récriminations, la tension.
    Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Dans «Les sanguines», Elsa Pépin a trouvé le ton juste: pas de faux-fuyants, l’auteure y va à fond dans les différends, les récriminations, la tension.
    Roman québécois
    Les sanguines
    Elsa Pépin
    Alto
    Québec, 2016, 168 pages

    « Quand elles étaient côte à côte, une seule pouvait exister. » Deux soeurs. L’aînée, prénommée Avril : solaire, aérienne, papillonnant sans cesse. La préférée des parents, de la mère, surtout. Et Sarah, introvertie, fuyante jusqu’à l’invisibilité, vilain petit canard ayant appris à vivre à l’ombre de sa grande soeur, ce « chef-d’oeuvre » incarné. Deux soeurs devenues adultes, que tout sépare.

     

    C’était avant. Avant qu’Avril soit frappée par la foudre : un diagnostic de leucémie rare, virulente, mortelle. Les traitements de chimio s’avèrent impuissants. Reste la greffe de moelle osseuse. Sarah, unique personne compatible dans la famille, acceptera-t-elle ce don ? Et puis, en cas d’échec, cette célibataire sans enfant voudra-t-elle, pourra-t-elle, veiller sur les deux fillettes de sa soeur ?

     

    Le dilemme de Sarah est au coeur du roman. Valse-hésitation. Effroi, au moment de trancher. « Son vertige vient de là, de cette impossible transmission de ce qu’elle ressent, de ce qui l’empêche de respirer quand elle pense à Avril. Une pierre dans ses poumons. Leur amour plombé, la distance infranchissable, ça n’a rien à voir avec l’opération. »

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dans « Les sanguines », Elsa Pépin a trouvé le ton juste: pas de faux-fuyants, l’auteure y va à fond dans les différends, les récriminations, la tension.
     

    Ou, dit autrement : « Je me sens juste… loin de ma soeur. C’est un peu bête à dire, mais c’est comme si sa maladie nous forçait à nous réunir. Pouvez-vous imaginer que votre propre soeur vous soit plus étrangère que, disons, une Islandaise d’un autre siècle ? Je ne vois pas pourquoi je subirais cette éprouvante transfusion alors que je ne partage pratiquement rien avec elle. »

     

    Au fur et à mesure que la situation évolue, on verra se transformer la relation entre ces deux soeurs si dissemblables, dont les affinités sont aussi rares que « les diamants dans le fleuve Saint-Laurent ». L’équilibre va basculer. Nécessairement.

     

    Les sanguines rend compte avec dureté parfois, avec délicatesse aussi, de cette transformation, de ce basculement. Elsa Pépin a trouvé le ton juste : pas de faux-fuyants, l’auteure y va à fond dans les différends, les récriminations, la tension. Mais elle sait aussi semer des perles de sensibilité quand vient le temps.

     

    Se libérer des carcans

     

    À côté, ou plutôt au travers de cette trame principale s’immisce une autre strate. Tout à coup, comme un cheveu sur la soupe, survient un texte en italique, dont on saisit qu’il s’agit d’un récit de nature scientifique. On y rend compte des expériences d’un jeune médecin français, en 1667, qui cherche àcontrer l’aliénation chez l’humain au moyen de transfusions sanguines… provenant d’un animal.

     

    Il y aura d’autres incursions du même type. Transfusions sanguines, expériences sur des cobayes humains nécessaires à l’évolution de la science, permettant de sauver des vies : tous ces récits tournent autour du même noyau dur.

     

    On verra apparaître un personnage intrigant, lui-même atteint de leucémie, qui croyait s’en être sorti grâce aux avancées de la science mais qui est rattrapé par la maladie et condamné à mourir. Cet homme aura un rôle insoupçonné dans le drame qui se joue entre les deux soeurs.

     

    À cela s’ajoute une autre dimension dans Les sanguines : la présence constante de l’art. La nécessité de trouver sapropre voix artistique : c’est la situation que doit affronter le personnage de Sarah. La jeune femme est copiste : elle reproduit des chefs-d’oeuvre pour gagner sa vie sous le manteau. Jusqu’à quand ?

     

    Elle a vécu un temps dans l’ombre d’un amant artiste qui l’a vampirisée, comme elle a vécu longtemps dans l’ombre de sa soeur. Les événements dramatiques vont l’amener à se questionner sur sa démarche artistique. Et sur sa façon de mener sa vie.

     

    Sortir de sa cage, trouver sa voix, se libérer des carcans. C’était déjà des thèmes présents dans le recueil de nouvelles d’Elsa Pépin paru il y a deux ans, Quand j’étais l’Amérique. De même pour les déchirements familiaux, l’emprise parentale. Dans Les sanguines, tout cela prend une ampleur palpable.

     

    On aurait souhaité au passage que certaines scènes soient davantage exploitées. Que certains personnages (celui du mari d’Avril, par exemple) puissent vibrer davantage. Le sentiment, parfois, de rester sur sa faim : trop elliptique.Il y a dans ce livre une richesse romanesque, une densité, une complexité qui auraient gagné à être un peu plus développées.

     

    Ce qu’on retiendra surtout, c’est la facilité avec laquelle l’auteure passe d’un registre à l’autre. Écriture fortement poétique, d’une belle élégance. Écriture au ras des pâquerettes, on ne plus concrète. Écriture froide, distanciée. Écriture du coeur, des sentiments. Écriture de l’étrangeté… Tout cela s’amalgame avec un remarquable doigté. Les sanguines, roman tout en contrastes, séduit par sa singularité.

    Dans «Les sanguines», Elsa Pépin a trouvé le ton juste: pas de faux-fuyants, l’auteure y va à fond dans les différends, les récriminations, la tension.
    Les sanguines
    Elsa Pépin, Alto, Québec, 2016, 168 pages












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