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    Plonger dans l’abîme avec Biz

    Dans la peau d’un homme qui a commis l’irréparable

    Danielle Laurin
    30 janvier 2016 |Danielle Laurin | Livres | Chroniques
    Le rappeur Biz emprunte les traits du père fautif.
    Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le rappeur Biz emprunte les traits du père fautif.
    Roman
    Naufrage
    Biz
    Leméac
    Montréal, 2016, 134 pages

    Il avait abordé la dépression d’un jeune père de famille dans son premier livre, Dérives (Leméac, 2010). Après La chute de Sparte (Leméac, 2011) sur le suicide d’un adolescent et Mort-Terrain (Leméac, 2014), thriller écologique qui lui a valu le prix France-Québec 2015, Biz enfonce le clou de la dévastation. Et ça fait mal.

     

    Naufrage se scinde en deux. Une première partie mordante. Avec des éclairs de beauté, de tendresse, de sensualité. Une deuxième partie déchirante, sur la chute d’un homme confronté à la faute incommensurable qu’il a commise.

     

    Le point de bascule arrive au milieu. Effet-choc garanti. Un drame épouvantable se produit. Autant le dévoiler tout de suite, plutôt que de tergiverser, d’user de paraphrases : impossible d’y échapper, c’est le pivot du roman. Sans lui, pas d’histoire. Arrêtez ici de lire si vous ne voulez pas savoir.

     

    Cette histoire, elle prend sa source dans un fait divers survenu il y a quelques années et qui avait fait pas mal jaser. Comment peut-on oublier son enfant dans une auto pendant des heures ? C’est ce qui arrive à Frédérick dans Naufrage. Par sa faute, son bébé est mort de déshydratation dans son banc d’auto, toutes vitres fermées, sous un soleil de plomb.

     

    Si l’intrigue repose sur cet oubli irréparable, l’intérêt du roman tient dans la façon d’aborder le sujet. De le mettre en scène. Non seulement sur ce qui s’est passé avant, mais sur ce qui se passe après. Et même : que ce serait-il passé si…

     

    Pari risqué : Biz emprunte les traits du père fautif. Pari réussi. On ne peut pas regarder les choses froidement, de l’extérieur, on entre de plain-pied dans le drame intérieur de son antihéros. Malgré l’horreur de son oubli, c’est un appel à la compassion. Et si c’était vous ?

     

    Ce qui s’est passé avant

     

    Frédérick, 40 ans, analyste en statistiques au service du gouvernement, se voit du jour au lendemain relégué au Service des Archives. Compressions obligent.

     

    « J’avais le canon de l’austérité appuyé sur la tempe. Le hamster de la panique courait dans ma tête. Qu’est-ce que j’allais faire ? À quarante ans, j’étais trop jeune pour prendre ma retraite et trop vieux pour me réorienter. »

     

    À partir de maintenant, il est condamné à se tourner les pouces comme ses nouveaux collègues. Payé à ne rien faire. La honte. Après une semaine dans ce « club Med », toujours pas de code pour mettre en marche son ordi.

     

    Ironie, sarcasme, caricature au passage, Biz ne se prive pas de montrer l’absurdité de la situation. D’un autre côté, il se fait doux comme un agneau quand vient le temps de peindre la relation qui unit Frédérick à son fils d’un an. Un excellent père, celui-là, très présent aux besoins de son enfant.

     

    Après tout : « Si la révolution féministe avait permis à la femme de devenir l’égale de l’homme, l’inverse était aussi vrai. En matière de parentalité, les pères étaient dorénavant aussi importants que les mères. »

     

    Cet enfant, longtemps désiré, fait tout autant le bonheur de sa mère. À trois, ils forment une cellule qu’on croirait parfaite. Quand le petit dort, les parents batifolent. C’est l’amour avec un grand A et le sexe enlevant. À noter : le contraste entre cette situation familiale idyllique et la noirceur dans laquelle on va sombrer.

     

    Toujours est-il que ça n’empêche pas Frédérick d’angoisser sur son avenir professionnel et de s’assommer le soir à la vodka. Un matin, n’en pouvant plus de la situation kafkaïenne aux Archives, il fomente un plan pour la dénoncer publiquement. Et c’est ce jour-là que le pire se produit.

     

    Ce qui se passe après

     

    On l’imagine sans peine, la mère sera inconsolable. Et le père, rongé par la culpabilité. « On peut survivre à un deuil. C’est le travail d’une vie. On n’oublie jamais, bien sûr, mais on peut continuer d’avancer. Il y a des précédents. Je ne sais pas si on peut survivre au remords du meurtre involontaire de son enfant. »

     

    Comme on peut s’y attendre, le couple va se dessouder. Chacun dans son monde, dans sa douleur. Pages très touchantes, bouleversantes, là-dessus.

     

    Et puis il y aura une sorte de vindicte populaire envers Frédérick : médias vautours, radios poubelles, réseaux sociaux s’en donneront à coeur joie. Qui sont-ils pour juger ? Encore là, on sent derrière tout cela une critique virulente de la part de Biz.

     

    Mais l’essentiel du roman porte peut-être sur la question du pardon, finalement. Saurait-on pardonner un tel oubli ? Se le pardonnerait-on ? L’auteur pose habilement ses pions. Ça déchire.

     

    Ce qui aurait pu arriver

     

    À travers tout cela, on assisteaussi aux projections imaginaires du père. On ne comprend pas bien au début de quoi il s’agit. Mais de courtes incursions témoignent du désir de Frédérick d’imaginer ce qu’aurait été leur vie si ce drame insensé ne s’était pas produit. Son fils à tel âge, puis à tel âge, la famille qui s’agrandit, sa femme toujours amoureuse, etc.

     

    Bonne idée. Mais était-il besoin d’insuffler des velléités d’écriture au personnage ? L’auteur laisse en tout cas entendre que cela le sauvera, d’une certaine façon.

     

    Le roman manque un peu de subtilité par moments. Il arrive que certaines scènes aient l’air plaquées, voire qu’elles frôlent l’invraisemblance. Il y a quelques comparaisons récurrentes qui apparaissent plutôt forcées (entre le monde du travail et les camps de concentration notamment). Et puis comme dans les romans précédents de Biz, il y a ce renvoi un peu lourd aux dieux, à la mythologie grecque, aux images de guerrier.

     

    Mais ce sont là des irritants mineurs à vrai dire. Dans l’ensemble, le rappeur de 43 ans a affiné sa plume. C’est moins martelé, moins carré, davantage senti. Naufrage prend aux tripes. Sans aucun doute le roman le plus achevé de Biz.

    Le rappeur Biz emprunte les traits du père fautif.
    Naufrage
    Biz, Leméac, Montréal, 2016, 134 pages












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