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    Anonymous, qui es-tu?

    Gabriella Coleman dresse le portrait des pirates masqués

    28 janvier 2016 |Stéphane Baillargeon | Livres
    Gabriella Coleman, spécialiste des pirates informatiques, est anthropologue de formation.
    Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Gabriella Coleman, spécialiste des pirates informatiques, est anthropologue de formation.

    Anonymous ne badine pas avec l’anonymat. Y compris en son sein.

     

    En janvier 2011, un journaliste du Washington Post a contacté la professeure Gabriella Coleman, spécialiste des pirates informatiques, pour retrouver des Anons, des membres du collectif international agissant souvent pour défendre la liberté d’expression. Anonymous menait alors des attaques par saturation contre MasterCard et PayPal parce que ces compagnies de paiement refusaient les dons faits à WikiLeaks. Le reporter a ensuite retrouvé AnonSnapple et décrit un tas de détails qui ont permis à ceux qui le connaissaient de le reconnaître.

     

    Sitôt l’article paru, d’autres Anons ont utilisé des canaux comme #reporter pour se jeter sur le texte « comme une meute de chiens sur un os », écrit la professeure Coleman dans son livre Anonymous, tout juste traduit et publié par Lux Éditeur. Les activistes numériques en avaient contre la presse, encore une fois. Ils étaient surtout contrariés par le fait qu’AnonSnapple ait parlé au nom des autres pirates sans même avoir pris de risque pendant l’opération.

     

    « Ce dont j’ai été témoin m’a abasourdie, écrit Mme Coleman. Certes, j’étais au courant de la prohibition touchant le namefagging (le fait pour un Anon d’associer son identité à ses actes). Solidement ancrée et rarement transgressée, cette règle remonte à l’époque où Anonymous n’était pas encore un groupe militant. »

     

    Anthropologue de formation, la spécialiste mondialement reconnue d’Anonymous propose ensuite un parallèle avec les méthodes employées dans certaines cultures traditionnelles pour faire respecter un strict principe d’égalité. Elle explique comment les Bochimans du Kalahari s’y prennent, à coups de moqueries, pour tempérer l’orgueil des chasseurs qui capturent un gros animal. « Si, dans une certaine mesure, les Anons acceptent de se féliciter entre eux, ils réprouvent toute tentative de faire rayonner à l’extérieur de leur milieu une réputation acquise interne », conclut l’observatrice.

     

    Pourvu qu’on en sorte

     

    Comme la philosophie, l’anthropologie peut donc mener à tout, pourvu qu’on en sorte. Originaire de Porto Rico, Gabriella Coleman (que ses amis et les internautes appellent Biella) a choisi d’étudier les logiciels libres au doctorat en anthropologie à Chicago en 2009. Elle occupe maintenant la Chaire Wolfe en littératie scientifique et technologique de McGill.

     

    « J’ai fait ce virage à 180 degrés parce que je suis tombée malade pendant une année passée collée à mon ordi, raconte-t-elle. Après cette année, j’étais très impressionnée par les pirates. Quand j’ai choisi mon sujet de thèse, mon directeur m’a averti qu’avec cette spécialité, je ne trouverais pas de travail en anthropologie. »

     

    Nenni ! Son objet d’études savant lui a en plus assuré une notoriété probablement inégalée à l’échelle du continent dans sa discipline. Elle raconte avoir accordé plus de 300 entrevues depuis le début de la décennie sur Anonymous et les sujets connexes.

     

    « Au début, en 2011, on me demandait toujours comment faire pour joindre le leader du groupe, raconte-t-elle. Il n’y en a pas. La demande a cessé en 2012, même si elle surgit encore de temps en temps. Encore récemment, le réseau CBS m’a demandé comment contacter le leader d’Anonymous pour lui parler des actions contre le groupe armé État islamique. »


    Goutte à goutte

     

    La rencontre a lieu dans un café en face du campus de son université, au centre-ville, un autre lieu servant des cafés latte à des étudiants toujours englués à leurs écrans. Le plafond fuit et lâche des gouttes sur la tête de la professeure, qui garde pourtant son faciès enjoué. On change de table.

     

    Pour les comprendre, dame Biella a passé des années en ligne à partir de 2008, ne serait-ce que pour amadouer ses sujets méfiants, qui ont fini par l’alimenter en confidences. Le livre raconte ce périple de manière chronologique, pour ainsi dire une action mondiale après l’autre. Elle nous raconte par exemple dans le détail les attaques contre l’Église de scientologie, les actions en ligne au moment du printemps arabe, les réactions à l’ampleur planétaire des surveillances du Web révélées par le lanceur d’alerte Edward Snowden.

     

    Le traducteur Nicolas Calvé a réussi le tour de force de rendre digeste et même agréablement limpide et coulante la matière spécialisée. Un lexique aide à s’y retrouver dans le jargon. Au total, certains chapitres se dévorent comme des histoires policières. L’auteure, qui en est à sa « huitième ou neuvième traduction », raconte d’ailleurs que le truchement québécois travaillant pour Lux est le seul à l’avoir contactée à plusieurs reprises pour valider le rendu de certains passages particulièrement spécialisés.

     

    L’observatrice engagée insère fréquemment des extraits de conversations en ligne avec des pirates et plus rarement le récit de quelques rencontres furtives en chair et en os. Au fond, la Dre Coleman a fait du terrain virtuel en documentant ses « nobles sauvages » postmodernes pendant des années après avoir réussi à les convaincre de ses intentions généreuses.

     

    Personnage mythique

     

    L’anthropologie lui a aussi servi à comprendre l’esprit du farceur et du fripon qui lie le Anon au « trickster ». Ce personnage mythique, présent dans toutes les cultures, est appelé le « décepteur » par l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Ce petit malin peut tromper tout le monde et jouer des tours pendables, mais il sert surtout à dire ce que le pouvoir voudrait garder caché.

     

    « Les Anons sont de parfaits exemples de tricksters, dit la professeure. Et d’ailleurs, pourquoi les sociétés modernes technologiques n’auraient pas les leurs ? Les pirates en général présentent les mêmes traits : la ruse, l’intelligence, la déviance, parfois même morale, l’amour des blagues. »

     

    Dans leur jargon, les geeks et les nerds parlent de « lulz », ce plaisir de jouer des tours, l’humour noir, jusqu’à la méchanceté parfois. Avec cette arme à gags, le décepteur sert certainement à faire société, mais peut-il pour autant servir à la refaire ? Au total, que retient l’anthropologue de sa plongée dans ce monde secret, obscur et masqué, « généralement à gauche » qui fout constamment le bordel sans rien révolutionner ?

     

    « Mon objectif en écrivant ce livre, c’était que les gens comprennent Anonymous et s’engagent à leur tour dans l’action politique, répond-elle franchement. Les pirates prennent des risques et nos sociétés ont besoin d’un militantisme numérique fort. Anonymous a démontré la valeur de l’anonymat dans ce contexte. Être anonyme est important et permet d’agir dans un monde sous haute surveillance. Et maintenant, ce constat fondamental s’incarne dans un mouvement. »













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