Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Roman graphique

    Dans l’antichambre de l’incarnation

    De ses photos au théâtre, du théâtre à la bédé, l’oeuvre de Raul Hausmann fait des petits

    23 janvier 2016 |Fabien Deglise | Livres
    Dessin tiré du roman graphique «La demoiselle en blanc» de Dominick Parenteau-Lebœuf et Éléonore Goldberg
    Photo: Mécanique générale Dessin tiré du roman graphique «La demoiselle en blanc» de Dominick Parenteau-Lebœuf et Éléonore Goldberg
    Roman graphique
    La demoiselle en blanc
    Dominick Parenteau-Lebeuf et Éléonore Goldberg
    Mécanique Générale
    Montréal, 2016, 310 pages

    Au début des années 30, le dadaïste franco-allemand Raoul Hausmann se paie de petites vacances sur l’île de Sylt, au nord de l’Allemagne, à la lisière du Danemark, avec sa femme, Hedwig Mankiewitz, et sa maîtresse, Véra Broïdo, fille d’un révolutionnaire russe. L’Europe est alors dans ces « années sandwich », entre-deux-guerres quoi, et la vie, dans ses excès et sa quête de plaisirs simples, cherche à y être plus forte que la morale et les dangereux conformismes.

     

    Escapade naturiste et libertine dans les dunes bordant la mer du Nord, l’instant a été immortalisé par « Der Dadasophe », comme on l’appelait à l’époque, dans une série de nus photographiques, à la charge érotique et sensuelle fascinante. Les clichés, dont plusieurs pièces sont conservées au Musée d’art contemporain de Rochechouart, en France, sont lumineux et charnus. Ils ont aussi été l’élément déclencheur pour la dramaturge et scénariste Dominick Parenteau-Lebeuf, qui, un jour de 1997, les a découverts alors qu’elle était accueillie en résidence de création à Limoges.

     

    « Les corps en symbiose, tout en équilibre avec cette nature maritime : tout dans ces photos était inspirant, raconte l’auteure à l’autre bout du fil, et c’est imbibée de cette oeuvre que j’ai imaginé l’histoire de La demoiselle en blanc », à la base une pièce de théâtre troublante relatant la redondance des quotidiens d’un négatif attendant dans une chambre noire de se faire révéler, et qui aujourd’hui s’incarne autrement, avec la complicité d’Éléonore Goldberg, dans une bande dessinée.

      

    Un mur et un destin

     

    Après avoir été développée une première fois en 2011 dans le cadre du festival de théâtre du Jamais lu, puis monté en anglais à Ottawa trois ans plus tard par l’Evolution Theatre, dans une mise en scène de Christopher Bedfort, La demoiselle en blanc (Mécanique générale) fait bifurquer le destin de ce moment volé, celui d’une jeune fille en train de se dévêtir dans une dune, dans les camaïeux de gris et les noirs de l’encre de Chine qui se répandent sur les 300 pages d’une adaptation redoutable. On y est toujours en novembre 2009, dans un Berlin qui célèbre le 20e anniversaire de la chute d’un mur. Une maison est sur le point d’être démolie, avec à l’intérieur une chambre noire oubliée où, depuis mars 1933 et sa capture par un photographe au bord de la mer, une demoiselle en blanc trompe l’ennui jour après jour en compagnie d’un chat dessiné. En espérant que quelqu’un viendra la faire réellement exister.

     

    « C’est un texte qui explore l’idée de l’être et du devenir, résume madame Parenteau-Lebeuf qui se réjouit d’avoir trouvé en Éléonore Goldberg, illustratrice et auteure de plusieurs films d’animation, ce coup de plume, cette densité et cette sensibilité qu’il fallait pour rendre justice à sa demoiselle. J’ai tout de suite vu dans son dessin les images que j’avais en tête lorsque j’ai posé ce récit sur du papier, le même érotisme, la même charge sensuelle que dans les photos d’Hausmann qui ont été à l’origine de tout ça. »

     

    Complicité bien cadrée

     

    Comme les clichés de l’« artiste dégénéré », dixit les nazis qui l’ont forcé à l’exil en Espagne en 1933, la rencontre donne l’impression d’avoir été parfaitement cadrée. « J’avais déjà exploré par le dessin plusieurs composantes de l’histoire de Dominick, dit la dessinatrice : Berlin, le Mur, les dunes… Quand j’ai lu La demoiselle en blanc, j’ai été immédiatement séduite tant les images étaient déjà très fortes et très présentes dans son texte. » Le trait dense du pinceau, les jeux d’ombre, de lumière, l’exploration de techniques croisant le dessin et le numérique — « mais pas trop », dit la bédéiste — pour mettre en noir et blanc l’idée d’un négatif photographique faisant désormais le reste en construisant ce rare pont entre le monde du théâtre et celui de la bande dessinée, qui pourtant semblent partager beaucoup pour bien s’entendre.

     

    La bande dessinée, « c’est une autre façon de dessiner le temps qui n’est pas loin de l’expressivité du théâtre », dit Mme Goldberg. « C’est aussi une nouvelle manière pour les textes de théâtre de s’exprimer tout en conservant cet esprit artisanal qui n’existe pas dans le cinéma », ajoute Mme Parenteau-Lebeuf, qui, à l’aube du lancement de ce premier roman graphique, ne cache pas l’envie d’entretenir sa complicité avec sa partenaire de mise en case dans une autre aventure dessinée. Tant, assure-t-elle, cette incarnation de sa Demoiselle en blanc aura été pour elle une révélation.

    Dessin tiré du roman graphique «La demoiselle en blanc» de Dominick Parenteau-Lebœuf et Éléonore Goldberg Raoul Hausmann, «Sans titre», 1927. Nu (Vera Broïdo, vue de dos) au bord de la mer du Nord. Épreuve gélatino-argentique. Raoul Hausmann, «Sans titre», 1927. Epreuve gélatino-argentique. 26,6 x 34,5 cm<br />
  Raoul Hausmann, «Le rêve», 1930. Photographie. 11,3 x 13,9 cm Raoul Hausmann, «Salesker Wanderd», juin 1931. Épreuve gélatino-argentique collée sur carton. 10,2 x 16,4 cm. Raoul Hausmann, «(Sans titre)», 1931. Photographie. 24 x 18,2 cm Raoul Hausmann, «Portrait (Hedwig Mankiewtz)», 1931. Photographie. 21,4 x 16,3 cm Raoul Hausmann, «Kampen», 1927. Photographie. 17,9 x 17,5 cm<br />
Raoul Hausmann, «Ile de Sylt», 1930. Phototagraphie. 23,4 x 35,2 cm<br />
  Raoul Hausmann, «Vera Broïdo», 1931. Photographie. 13,5 x 12,8 cm Raoul Hausmann, «Wenningstedt», 1932. Série de 4 photographies. 4,5 x 7,5 cm
    La demoiselle en blanc
    Dominick Parenteau-Lebeuf et Éléonore Goldberg, Mécanique générale, Montréal, 2016, 310 pages












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.