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    Jésus est-il de gauche?

    Louis Cornellier
    24 décembre 2015 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Jésus peut recevoir le qualificatif de « profondément révolutionnaire », selon Dominique Boisvert.
    Photo: Tasso Marcelo Agence France-Presse Jésus peut recevoir le qualificatif de « profondément révolutionnaire », selon Dominique Boisvert.
    Essais
    Dictionnaire amoureux de Jésus
    Jean-Christian Petitfils
    Plon
    Paris, 2015, 768 pages

    Québec, tu négliges un trésor !
    Dominique Boisvert
    Novalis
    Montréal, 2015, 112 pages

    Jésus raconté par ses proches
    Jacques Gauthier
    Novalis
    Montréal, 2015, 228 pages

    George W. Bush s’est attiré bien des sarcasmes, en 2000, quand il a présenté Jésus comme son philosophe préféré. Pourtant, Spinoza, au XVIIe siècle, qualifiait lui aussi Jésus de « plus grand des philosophes ». Aussi, si Bush faisait erreur, ce n’était pas en liant Jésus à la philosophie, mais en invoquant le Christ à l’appui de ses politiques de droite, comme l’expliquait le politologue et ex-jésuite Louis Balthazar à Antoine Robitaille, dans le « Devoir de philo » du 26 janvier 2008.

     

    Jésus n’est pas venu faire de la politique, selon Balthazar, mais il reste qu’un programme politique inspiré des Évangiles est possible et doit alors servir « à rétablir plus d’égalité réelle entre les humains, à redistribuer les biens, à combattre la pauvreté ». Par conséquent, ajoutait Balthazar, « le type de libéralisme souvent pratiqué aux États-Unis repose sur une philosophie qui rompt avec la solidarité chrétienne ».

     

    Révolutionnaire

     

    Cette analyse correspond à celle du catholique de gauche qu’est Dominique Boisvert, partisan de la simplicité volontaire et évangélique. Dans Québec, tu négliges un trésor !, Boisvert, juriste de formation, qualifie Jésus de « profondément révolutionnaire », non pas dans un sens strictement politique, mais dans la mesure où sa doctrine représente « l’exact contre-pied de ce que l’on nous propose généralement pour être heureux ».

     

    Jésus, explique Boisvert, incarne la liberté absolue devant les pouvoirs et les peurs, s’adresse à tous mais en donnant la priorité à « ceux et celles qui sont déconsidérés dans sa société », fait de la pauvreté (et non de la misère) une richesse, « car elle met l’accent sur l’essentiel », place le partage au-dessus de la propriété, refuse la violence dans les rapports humains, professe la dignité de chaque personne et prêche par l’exemple, comme le montre l’histoire de sa vie. Bien sûr, son « royaume n’est pas de ce monde », il cherche d’abord à convertir les coeurs, et lire son message à partir de la grille gauche droite peut-être considéré comme un anachronisme, mais n’empêche. Pour voir autre chose que des idées dites aujourd’hui de gauche dans ce programme, il faut être de mauvaise foi.

     

    Malheureusement, constate Boisvert, le catholicisme est en voie de devenir, au Québec, un héritage abandonné, un « folklore sympathique ». Dans le passé, l’Église nous a servis, mais elle a fini par occuper trop de place. En réaction à cette « mainmise de plus en plus pesante », nous l’avons rejetée, en confondant le message et le messager. Ce faisant, nous avons négligé de préserver un trésor, c’est-à-dire le message de Jésus, si essentiel à l’heure d’affronter les questions de sens. L’humanisme moderne, rappelle Boisvert après d’autres, est impensable sans considération de ses sources chrétiennes.

     

    Ouvertement croyant, Boisvert, dont la prose est simple et vibrante, n’écrit pas pour convertir, mais pour inviter les Québécois à renouer lucidement avec un héritage porteur d’un élan libérateur. Son Jésus, s’il revenait, militerait probablement à Québec solidaire.

     

    Petitfils amoureux

     

    Spécialiste de l’Ancien Régime, le grand historien français Jean-Christian Petitfils, dans son très riche Dictionnaire amoureux de Jésus, reconnaît qu’« il y a dans le rabbi de Nazareth la force, l’énergie, la violence même d’un prophète » qui n’a rien « d’un mièvre prédicateur », que le Christ opère bel et bien « un renversement des valeurs » et que, par conséquent, l’option préférentielle pour les pauvres prônée par le christianisme social est parfaitement légitime, mais il récuse la lecture de gauche des Évangiles.

     

    Jésus, écrit Petitfils, « ne se veut sûrement pas un nouveau Spartacus, soulevant les miséreux contre les possédants ou appelant à un renversement de l’ordre social ». Sa révolution est intérieure et demande le détachement « à l’égard des biens temporels, la dépossession de soi, loin de la cupidité de notre société ». Or, peut-on répliquer à l’historien, cela est-il possible en adoptant une perspective économique de droite ?

     

    Croyant et père d’un prêtre, Petitfils, qui a consacré une monumentale biographie à Jésus (Fayard, 2011), est d’abord un érudit et un magnifique styliste. Son Dictionnaire amoureux de Jésus fait le tour de la question avec grâce et rigueur (sauf quand il attribue l’encyclique Fides et Ratio, de Jean-Paul II, à Benoît XVI). Qu’il traite du Jésus de l’histoire ou du Jésus de la foi, l’historien brille par son intelligence et sa liberté de ton. Sa lecture du personnage demeure au plus près de celle de l’Église, mais elle dégage une telle joie dans l’analyse qu’elle n’en devient que plus convaincante.

     

    Petitfils se permet toutefois deux audaces. Selon lui, l’évangéliste Jean n’est pas l’apôtre, mais un prêtre de Jérusalem, et le linceul de Turin peut être tenu pour une relique authentique.

     

    Jésus en direct

     

    Poète et théologien, Jacques Gauthier, dans Jésus raconté par ses proches, utilise un intéressant procédé littéraire. Il fait parler à la première personne, dans des chapitres distincts, Marie, Joseph, chacun des 12 apôtres, Marie de Magdala et Paul de Tarse, les laissant ainsi témoigner directement de leur vision personnelle de Jésus. La somme se veut une sorte de relecture intime des Évangiles, dont plusieurs passages sont intégrés dans les témoignages.

     

    Écrivain délicat, Gauthier n’actualise toutefois le canon que sur le plan stylistique, sans audaces interprétatives. Il rejette d’ailleurs la pertinence des notions de droite et de gauche appliquées à Jésus. Pas moi.

    Dictionnaire amoureux de Jésus / Québec, tu négliges un trésor ! / Jésus raconté par ses proches
    Jean-Christian Petitfils, Plon, Paris, 2015, 768 pages / Dominique Boisvert, Novalis, Montréal, 2015, 112 pages / Jacques Gauthier, Novalis, Montréal, 2015, 228 pages












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