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Littérature québécoise - Le Cambodge à dos de loup

Caroline Montpetit   24 janvier 2004  Livres
Son livre, un premier roman, raconte l'épopée asiatique d'une jeune femme, douée de pouvoirs surnaturels. Pourtant, Emmanuelle Brault n'est jamais allée en Asie et ne souscrit pas aux règles du tao, auquel elle a pourtant emprunté quelques principes pour achever Le Tigre et le Loup, qui paraît chez Boréal. C'est peut-être ce tao qui donne au Loup, comme elle désigne l'héroïne de son livre, une certaine soumission, l'idée de ne pas intervenir dans le cours de la vie, un sens de la fatalité qui l'aide à traverser certaines épreuves.

En fait, Emmanuelle Brault affirme en entrevue que toute l'idée de ce roman lui est venue subitement, comme dans un éclair, elle qui n'avait jamais publié jusque-là, et, somme toute, peu écrit de fiction.

Au centre de cette histoire teintée de symbolisme et d'ésotérisme, il y a un pays qui pourrait être le Cambodge, ce Cambodge même qui était déchiré par la guerre alors qu'Emmanuelle Brault était toute jeune. C'est ce pays que Michelle, alias le Loup, tentera de reconstruire, muée par des forces qui la dépassent et la dominent en même temps.

«Quand la guerre du Vietnam a commencé, j'avais cinq ans, dit-elle. J'allais à l'école, je me levais le matin, il y avait une revue de presse à la radio.»

Le conflit qui a duré dix ans est resté marqué dans la mémoire d'Emmanuelle Brault, en même temps que les deux tentatives ratées des Québécois de se doter d'un pays.

C'est donc cette Asie, peut-être ce Cambodge jamais visité, qui a couru sous la plume d'Emmanuelle Brault dans ce roman, mais sous la forme d'un pays imaginaire, dont elle a modifié à sa guise la carte et les frontières.

«Je me suis demandé: est-ce que j'écris un roman réaliste tout en conservant les pouvoirs paranormaux de l'héroïne? Mais je crois que cela aurait été une erreur, et que cela aurait été présomptueux étant donné que je n'étais jamais allée au Cambodge.»

Niveaux multiples

Le pays en reconstruction, le pays blessé par la guerre qui surgit dans ce roman, demeurera donc un espace fictif, donc universel, même si on y trouve, comme au Cambodge, des enfants qui ont tué leurs parents, ou de multiples trahisons entre pairs. «À vous que je ne connais pas / et qui savez la guerre que j'ignore / je demande pardon», écrit par ailleurs Emmanuelle Brault en exergue à la toute fin de son livre. Cette dédicace s'adresse, dit-elle, à ceux qui ont existé, qui existent et qui existeront, et qui ont vécu la guerre ou la vivront. L'auteur veut témoigner de la compassion à leur égard, car pour elle l'engagement est une valeur incontournable, en littérature comme ailleurs.

Mais Le Tigre et le Loup est très loin d'être un roman réaliste. Et dans une intrigue qui ne se prive pas de symbolisme et de prophéties, on doit parfois reprendre son souffle pour retrouver le sens. Ces niveaux multiples, ce chevauchement d'histoires écrasent peut-être parfois la plume pourtant belle, le style soutenu et singulier de l'auteur.

En entrevue, Emmanuelle Brault explique avoir voulu grossir l'effet de projection du lecteur vers le personnage principal, en le laissant dans le doute, ce même doute qui assaille le Loup, au fil des péripéties qu'elle traverse: amours et trahisons.

Ainsi, à travers cette narration essentiellement faite au «je», «on comprend, mais on ne sait pas, on voit, on sent, mais on ne pourrait pas dire, on devine, mais on ne sait pas si cela va se produire. Oui, elle [le Loup] sait, mais elle doute», dit Brault.

Au fil des événements, le Loup poursuit cependant sa mission, répondant à l'engagement qui la lie.

«Le sujet principal du livre, c'est l'engagement, dit l'auteur. C'est un truc qui est fondamental chez moi. Et je vais probablement encore écrire sur ce thème. Parce que je vois bien que ça me prend un sujet, je n'écris pas une histoire seulement pour le plaisir d'écrire ou de raconter une histoire. Cela me prend un sujet. La viande autour de l'os.»

L'engagement de Loup, dit-elle, se situe à différents niveaux: économique, politique, social, et spirituel. Car sans être mystique, ce roman a une composante spirituelle.

«Je pense que, quelque part, on a tous une mission. On est tous liés. Je pense qu'il y a quelque chose au-delà de la mort», dit-elle. Aussi croit-elle que dans la reconstruction et la construction d'un pays, qu'il soit ici ou ailleurs, les énergies en cause dépassent le monde physique, celui de la terre, des planches et du sang des êtres humains.






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