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    Littérature québécoise

    Lettres d’un homme d’ici

    La correspondance 1949-1965 de Gaston Miron, une fascinante plongée dans l’atelier d’un poète

    28 novembre 2015 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    Illustration: Christian Tiffet
    Littérature québécoise
    Lettres, 1949-1965
    Gaston Miron 
    Édition établie par Mariloue Sainte-Marie 
    L’Hexagone 
    Montréal, 2015, 600 pages 
    En librairie le 30 novembre

    L’homme rapaillé. Poèmes 1953-1975
    Gaston Miron 
    L’Hexagone
    Montréal, 2015, 264 pages

    En 1949, il avait laissé tomber la soutane et quitté deux ans plus tôt la communauté des frères du Sacré-Coeur de Granby, où il vivait depuis l’âge de 13 ans. Avec pour tout bagage un brevet d’enseignement qui lui servira bien peu par la suite, le frère Adrien était redevenu Gaston Miron (1928-1996). Il renonçait à sa vocation religieuse pour en embrasser une autre, peut-être plus universelle et certainement plus conforme à son âme expansive : celle d’apprenti poète.

     

    Mais le retour à la vie laïque, empêtré qu’il est dans les tourments du corps et de la conscience, n’est pas de tout repos pour Miron. Apprendre la liberté, se coltiner à la grande ville, aux « cent mille » petits boulots et aux dangers du siècle, tirer chaque jour le diable par la queue : sur tous les plans, ce sont des années d’apprentissage autant que de rattrapage. Un véritable tourbillon de frustration amoureuse, sexuelle et littéraire.

     

    Une atmosphère morale et créatrice dont les lettres de l’époque 1949-1965, que l’on publie aujourd’hui, sont un formidable baromètre.

     

    « Ce sont les grandes années », explique Marie-Andrée Beaudet, qui a été jusqu’à sa mort la compagne de Gaston Miron, aujourd’hui professeure retraitée du Département des littératures de l’Université Laval. « On y voit ses premières amitiés, on voit sur quelles bases ses amitiés se font. C’est la littérature, c’est la justice sociale, l’amour, toutes les grandes questions qui, au fond, vont l’occuper toute sa vie. »

     

    Des années de découvertes et d’engagements — artistiques, éditoriaux et politiques. On y voit aussi apparaître en germe, ici et là, des premières versions des poèmes de L’homme rapaillé, qu’il joint souvent à ses lettres.

     

    Si la plupart des lettres sont inédites, il est vrai, un certain nombre d’entre elles nous était déjà connu depuis la parution en 1989 d’À bout portant, qui rassemblait celles que le poète avait adressées à son ami Claude Haeffely entre 1949 et 1965. Ce sont ses lettres les plus personnelles.

     

    La fabrication du poète

     

    Piloté par Mariloue Sainte-Marie, dans le prolongement de ses études doctorales (elle a aussi consacré en 2002 un mémoire de maîtrise aux lettres écrites par Gaston Miron à Claude Haeffely), ce recueil de lettres n’a pas la prétention d’être une édition définitive. De même, certaines lettres plus intimes, envoyées à des amoureuses ou à sa famille, ont été volontairement mises de côté, précise Marie-Andrée Beaudet. Une façon de respecter à la fois la pudeur du poète et l’esprit du projet de publication des écrits de Miron. Dans tous les cas, résultat du travail patient de Mariloue Sainte-Marie, chaque lettre est accompagnée de nombreuses notes qui éclairent de manière fascinante l’homme et son époque.

     

    Un parcours révélateur et vivant à l’extrême constitué de 206 lettres adressées en grande partie à des amis et à des écrivains. À Jean-Guy Pilon et Claude Hurtubise, à Guy Carle (frère aîné du cinéaste Gilles Carle) et Louis Portugais, mais aussi à la poète Rina Lasnier et à la professeure Jeanne Lapointe, de même qu’à quantité de correspondants occasionnels.

     

    Un moment fort de cette époque pour Gaston Miron est son premier voyage en France, où il séjourne de septembre 1959 à février 1961 après avoir obtenu une bourse du Conseil des arts du Canada pour étudier à Paris les techniques d’édition. Moments d’éloignement qui vont lui permettre de prendre du recul par rapport au Québec et à sa propre condition.

     

    S’il y a transporté son mal de vivre — sans grande surprise —, il y a aussi fait d’innombrables rencontres significatives, notamment grâce au poète français Henri Pichette, qui va lui servir de sésame dans le milieu des lettres en France. On assiste aux premiers pas d’un Miron qui deviendra vite l’un des plus grands ambassadeurs du Québec et de la culture québécoise à l’étranger.

     

    Mais où qu’il soit à cette époque, sa vie est en dents de scie. À Jean-Guy Pilon, le 19 octobre 1959 : « Je suis toujours fatigué physiquement, souffrant d’insomnie, de mauvaise digestion, enfin de tout ce dont je souffrais au Canada. » « Je ne peux pas dire que j’aime la France à son premier contact, du moins je n’ai eu aucune révélation. » Mieux encore : « Peuple le plus intellectuel de la terre, c’est aussi le peuple le plus cupide. »

     

    Un homme fini

     

    « Ceux qui l’ont connu y entendent sa voix, ça, c’est sûr, estime Marie-Andrée Beaudet. Les lettres portent aussi la trace de son corps. Son corps souffrant, puissant, son corps batailleur ou malade. Tout est là. »

     

    S’il éprouve des enthousiasmes sans nombre, c’est aussi une période noire pour l’homme, qui semblait à cette époque lutter sur tous les tableaux à la fois — mais surtout contre lui-même. On y rencontre tour à tour le sans-le-sou ou l’employé aliéné par la tâche. L’éditeur à bout de souffle. Le poète bloqué. L’intellectuel autodidacte à la culture pleine de trous. L’homme à la santé chancelante, souffrant d’« insomnies épouvantables », de maux d’estomac et de problèmes cardiaques. L’amoureux rejeté et l’amant bredouille, qui doit malgré lui recourir aux services de « professionnelles ».

     

    On mesure bien l’amertume qui le gagnait dans une ébauche de lettre en 1962 : « Vois-tu, à 34 ans, je n’ai jamais possédé une femme qui fut consentante, qui fut donnée ; cela m’a été continuellement refusé. Les seules femmes que j’ai eues, ce sont les filles de joie avec dix billets. [Les femmes n’aiment pas les poètes, ceux qui sont brûlés et qui brûlent, car elles n’aiment pas l’absolu, elles le fuient dès qu’elles le pressentent tant soit peu.] »

     

    Pour le « pauvre piocheur » de La marche à l’amour et de La vie agonique, c’est une double mort qui le menace lorsqu’il écrit à Claude Haeffely en 1961 que « ce manque d’amour à ma vie me tue absolument ; du moins, c’est la mort de toute poésie, de toute création ». C’est un peu sous nos yeux que s’enfante, dans la douleur et les « humiliations », la légendaire conscience politique, fraternelle et poétique de Miron.

     

    Si on est encore loin de la publication, en 1971, de L’homme rapaillé (que l’Hexagone réédite d’ailleurs en grand format sur la base de l’édition Typo de 1996), on a néanmoins l’impression que tout est là. Une fascinante plongée dans l’atelier d’un poète.

    Gaston Miron
    Lettres, 1949-1965
    Gaston Miron, édition établie par Mariloue Sainte-Marie, L’Hexagone, Montréal, 2015, 600 pages, en librairie le 30 novembre / «L’homme rapaillé. Poèmes 1953-1975», Gaston Miron, L’Hexagone, Montréal, 2015, 264 pages.












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