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    Quelques vérités sur la langue

    Louis Cornellier
    7 novembre 2015 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Benoît Melançon, professeur de littérature et blogueur linguistique, refuse quand il pense notre langue autant l’alarmisme que le jovialisme.
    Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Benoît Melançon, professeur de littérature et blogueur linguistique, refuse quand il pense notre langue autant l’alarmisme que le jovialisme.
    Essai
    Le niveau baisse ! (et autres idées reçues sur la langue)
    Benoît Melançon
    Del Busso
    Montréal, 2015, 120 pages

    Quel est le sport national des Québécois ? Le hockey ? Non, répond la linguiste Marty Laforest dans États d’âme, états de langue (Nota bene, 2008). Ce serait plutôt, suggère-t-elle, de « parler de la langue ». Dans Le niveau baisse ! (et autres idées reçues sur la langue), Benoît Melançon, athlète linguistique d’élite, lui donne raison. « La langue est peut-être notre plus ancien sujet de discussion », écrit-il. Ça se comprend. Le sujet, en effet, est passionnant, important et, au Québec, vital.

     

    Dans cette interminable discussion, trois camps, pourrait-on dire pour résumer, s’affrontent. Aux inquiets qui diagnostiquent l’état alarmant de la situation s’opposent les optimistes pour qui tout va assez bien. Les hérauts du premier camp se recrutent souvent dans la famille littéraire et sont qualifiés de puristes, alors que ceux du deuxième camp sont souvent linguistes et se réclament de la science. Un troisième camp, enfin, condamnable celui-là et dont les rangs sont malheureusement bien garnis, regroupe les indifférents.

     

    La part des choses

     

    Sur cette carte, Benoît Melançon est un cas. Professeur de littérature (à l’Université de Montréal) et blogueur linguistique (L’oreille tendue), il refuse autant l’alarmisme du premier camp que le jovialisme du deuxième. « Tout n’est pas catastrophique en matière de langue au Québec, écrit-il. Tout ne va pas non plus pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Un peu de recul critique m’apparaît essentiel en ces matières. Pour le dire d’un autre québécisme, respirer par le nez, ça ne serait pas plus mal. »

     

    Dans son livre, absolument agréable et instructif, Melançon se propose justement de faire la part des choses avec rigueur, mais en cultivant un humour subtil et un sain détachement. Le professeur n’a pas toujours raison, mais sa contribution à la discussion est vraiment réjouissante et salutaire.

     

    Réglons d’abord, avec lui, le cas de quelques idées reçues qui nuisent à l’intelligence du débat linguistique au Québec. Ceux qui croient encore, par exemple, que nous parlons le québécois se trompent. « Les Québécois, écrit Melançon, parlent une variété régionale du français. Il n’existe pas de langue québécoise. » Ça devrait être une évidence.

     

    On compte bien quelques différences lexicales entre notre français et celui de la France, mais la syntaxe est la même. L’accent ? Il est varié, ici comme là-bas. Il faut d’ailleurs retenir qu’« un accent ne fait pas une langue et [que] seuls les muets n’en ont pas un ». Melançon rappelle aussi, à raison, que ce qu’on appelle le français international « est une construction de l’esprit » et que la variété linguistique (géographique, temporelle, sociale et situationnelle) fait partie de la nature même de toute langue.

     

    Qu’en est-il, maintenant, de la qualité du français parlé et écrit au Québec ? Baisse-t-elle ou monte-t-elle ? Il est difficile de trancher parce qu’on dispose de peu de données comparables, notamment quant à l’étude de la langue orale. Des études tendent à montrer que la langue de la presse écrite se serait améliorée. Tant mieux.

     

    L’évolution de la qualité de la langue des élèves se mesure toutefois moins bien, étant donné que « la démocratisation de l’éducation a considérablement modifié la base statistique des comparaisons en matière de langue ». Melançon, malgré tout, semble adhérer à l’idée que les choses ne vont pas si mal. Il cite une étude concluant que la richesse lexicale des jeunes Québécois d’aujourd’hui est acceptable et souligne que ces jeunes, quant à la langue utilisée, font la distinction entre les messages qu’ils échangent sur les réseaux sociaux et leurs travaux scolaires. Bien des enseignants (j’en suis) vous diront cependant que cette distinction ne se traduit pas toujours par une langue scolaire de qualité.

     

    Colonisation douce

     

    Il est bien possible, en fait, que le niveau général n’ait pas baissé. C’est aussi ma conviction. On peut toutefois déplorer, ce que néglige de faire Melançon, qu’il n’ait pas monté plus que ça, avec tous les moyens, principalement celui de la démocratisation scolaire, dont nous disposons aujourd’hui. Que bien des jeunes fassent encore des tonnes de fautes même après avoir obtenu un diplôme d’études secondaires n’est pas acceptable.

     

    Cette incurie linguistique, à mon avis, n’indique pas un manque d’intelligence des jeunes Québécois. Elle est plutôt la conséquence d’un rapport d’indifférence (où l’on retrouve le troisième camp du débat) au français, dont le statut social n’est pas valorisé, et d’une fascination pour l’anglais, qui s’exprime notamment par l’usage du franglais chez certains artistes.

     

    Melançon rejette l’idée d’une colonisation du Québec par l’anglais sous prétexte qu’« une langue, seule, ne peut rien coloniser ». Que penser, alors, de tous ces emplois pour lesquels on exige, sans raison valable, la maîtrise de l’anglais ? De ces cours de baccalauréat, à l’UQAM, dans lesquels on impose aux étudiants la lecture de textes en anglais ?

     

    La colonisation est douce, pour reprendre une expression de l’écrivain français Dominique Noguez, elle se fait par le « soft power » du marché et du dumping culturel anglo-saxon, mais elle existe et elle fragilise le statut du français au Québec, nuisant ainsi à sa qualité. Pourquoi, se disent bien des Québécois, consacrer des efforts à la maîtrise d’une langue en voie de folklorisation ?

     

    L’obligation du bilinguisme français-anglais, au Québec, est devenue une dangereuse idée reçue. Melançon le sait et la déconstruit. Il faut, écrit-il, « arrêter de confondre l’intérêt individuel du bilinguisme […] et ses risques collectifs — il n’existe aucune situation où deux langues sont véritablement égales, du moins sur le plan socio-économico-politique ». C’est là qu’il a raison. Joual ou cheval, ça se discute. Le problème, disait Miron, c’est quand on est forcé de dire « horse ».

    Benoît Melançon, professeur de littérature et blogueur linguistique, refuse quand il pense notre langue autant l’alarmisme que le jovialisme.
    Le niveau baisse! (et autres idées reçues sur la langue)
    Benoît Melançon, Del Busso, Montréal, 2015, 120 pages












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