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    L’écrivain et l’argent (4/4)

    Combien ça vaut?

    Louis Hamelin
    24 octobre 2015 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques
    L’écrivain de demain ? Ce sera un brillant agent de circulation des contenus, un gestionnaire des flux d’images et de signes. C’est du moins ce que croit le poète américain Kenneth Goldsmith.
    Photo: Michael Stewart Agence France-Presse L’écrivain de demain ? Ce sera un brillant agent de circulation des contenus, un gestionnaire des flux d’images et de signes. C’est du moins ce que croit le poète américain Kenneth Goldsmith.

    J’ai cessé de fréquenter l’établissement d’un bouquiniste qui, devant les boîtes de livres en bon état, souvent comme neufs, dont je débarrassais mes garde-robes, hochait la tête : valeur de revente à peu près nulle, pronostiquait-il d’un air sombre, en leur accordant à peine un coup d’oeil. Peut-être qu’une Louise Penny ou un Marc Lévy eussent trouvé grâce à ses yeux, mais ma boîte de carton ne regorgeait pas précisément de ces best-sellers naturels qui, de toute manière, sont très capables de se passer de cetteattente forcée sur une voie de garage. La dernière chose que veut un écrivain, c’est se faire rappeler que les livres ne valent rien. Maintenant, je fourgue mes piles d’usagés à la bibliothèque municipale, où je suis toujours accueilli par un grand sourire.

     

    Mais la question implicite vers laquelle pointait le nez levé de ce libraire demeure : si un livre usagé, une parution récente en parfait état, ne vaut rien, alors combien vaut le livre neuf ? À cette question, les éditeurs et les libraires ont une réponse toute prête : 30 dollars, ou 20, ou 40. Des coûts de production au salaire de l’attachée de presse, il faut huiler la sacro-sainte chaîne du livre, et continuer de rêver du prix unique capable de protéger les revenus de tout ce beau monde, et de nous répéter, comme un mantra, que le livre n’est pas une marchandise comme les autres. Après tout, les vaches laitières ont bien leur marché garanti.

     

    Ce qu’on sacrifie

     

    À ces débats, l’écrivain prête une oreille presque distraite. J’oserais même dire qu’il se sent à peine concerné. Peut-être a-t-il obscurément consciencedu fait que les mots jaillis de son cerveau sont la matière première d’une industrie et que, comme dans n’importe quelle industrie, la récolte est moins payante que la transformation et la distribution. L’écrivain sait bien que des librairies ferment, que d’autres sont avalées, il souhaite lui aussi la survie de cette structure dont dépend son statut social, sinon sa subsistance quotidienne, et où il est, et va demeurer, pour un avenir prévisible, le moins bien rémunéré des maillons d’une chaîne qui n’existerait pas sans lui. « Tous ces professionnels (bibliothécaires, professeurs de lettres, etc.) vivent et travaillent grâce à la production des écrivains, qui ne sont eux, pour la plupart, pas en mesure de vivre de cette production. […] Ne s’agit-il pas là d’une étrange situation d’exploitation ? [Olivier Larizza citant Bernard Lahire dans Les écrivains et l’argent, Orizons] » Aux dernières nouvelles, aucun éditeur ne s’est encore retrouvé à la soupe populaire.

     

    Pour la plupart des écrivains professionnels, les bouleversements induits dans le monde de l’édition par l’actuelle migration de la culture vers l’horizon virtuel et son nouveau Far West hors-la-loi-sur-le-droit-d’auteur représentent une menace somme toute nuancée : passer du statut de travailleur mal payé à celui de travailleur encore moins bien payé, ou pas du tout.

     

    Le piratage des oeuvres et les déprédations du copier-coller risquent de nous apparaître bientôt comme un faux problème, ou du moins, un problème secondaire, superficiel. Alors que la question de fond est (déjà) celle-ci : deux vaches sacrées de l’écriture créative et de toute une tradition littéraire, la notion d’auteur (au sens d’autorité) et le concept de propriété intellectuelle, sont aujourd’hui menacées par un omnimédium qui reconnaît pour seuls idéaux l’accessibilité infinie, la gratification immédiate et la gratuité universelle. Deux vaches sacrées sacrifiées au principe du Big Mac (le Même Partout), et voici déboulonnée une vieille notion chère à la pensée dite analogique : l’originalité.

     

    La condamnation du plagiat, ce crime de lèse-originalité, appartient déjà aux réflexes de l’Ancien Monde. La définition traditionnelle du plagiat ne résistera plus très longtemps à la pression de la technologie. Ce qui hier était criminel et passible de sanctions (cultiver et vendre du pot en Uruguay, pratiquer l’euthanasie en Oregon) peut très bien se retrouver, du jour au lendemain, non seulement toléré, mais admiré et valorisé.

     

    Faire la circulation

     

    Pour le poète américain Kenneth Goldsmith, qui a enseigné l’uncreative writing à l’Université de Pennsylvanie et qui fait l’apologie du « génie non original », l’écrivain de demain (d’aujourd’hui) est un simple (brillant, génial, etc.) agent de circulation des contenus. Devant l’infini cosmique de la quantité d’informations disponible, la mesure du talent, explique-t-il, se traduit désormais par la manière dont on maîtrise, gère et dissémine les flux d’images et de signes. « Le contexte est le nouveau contenu », lance ce fier petit-fils de Marshall McLuhan dans Uncreative Writing : Managing Language in the Digital Age (Columbia University Press).

     

    Pour lui et d’autres partisans du plagiat institutionnalisé, les actuelles lois sur le copyright représentent une entrave vitale à la créativité. La littérature, constatent-ils, irrécupérablement romantique et attachée à ses vieux machins (idée originale, paternité intellectuelle), fait figure, en ce domaine, de cousine attardée des arts visuels et de la musique, où le conflit de l’authentique et de la reproduction est désormais un lieu commun de la création.

     

    Il reste que l’autoédition plus ou moins spontanée dans l’espace virtuel entraîne une dévaluation de l’écriture difficile à nier : 1) tout le monde écrit ; 2) n’importe comment, dans une joyeuse autosatisfaction instantanée ; 3) tout est égal, car également consommable.

     

    Si tout doit avoir un coût, combien vaut la phrase que je viens d’écrire ? Combien vaut (ou valait) une chronique de Pierre Foglia ? Faut-il diviser son salaire annuel par le nombre de textes parus dans l’année ? Calculer le nombre d’exemplaires supplémentaires de La Presse vendus les jours où il faisait chronique et multiplier le profit engrangé par le nombre de chroniques ? Ou bien se demander si un géant de l’originalité comme lui sera même pensable à l’ère radieuse de l’écrivain-pitonneur devenu ce ludique pilleur de contenus « anonymatisés » ?

     

    En fait, le livre est une marchandise comme une autre. C’est l’écriture qui ne l’est pas.













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