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    Ça suffit, les complexes!

    Benoît Melançon s’attaque à 15 idées reçues sur la langue française

    8 octobre 2015 |Catherine Lalonde | Livres
    L’essayiste Benoît Melançon s’attaque aux préjugés sur la langue avec humour et intelligence dans son plus récent livre intitulé «Le niveau baisse !».
    Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’essayiste Benoît Melançon s’attaque aux préjugés sur la langue avec humour et intelligence dans son plus récent livre intitulé «Le niveau baisse !».
    Essai
    Le niveau baisse ! [et autres idées reçues sur la langue]
    Benoît Melançon
    Del Busso
    Montréal, 2015, 120 pages

     

    Le franglais et l’anglais colonisent le français, nous créolisent. « On » exclut la personne qui parle. La maîtrise des accords du participe passé est signe d’une maîtrise du français. On parlait mieux avant. Autant de vérités ? Non, des idées reçues, tranche l’essayiste et professeur Benoît Melançon, s’attaquant à 15 préjugés sur la langue avec humour et intelligence dans son plus récent livre, Le niveau baisse !.

     

    Les Québécois sont-ils complexés quant au français ? Ils vivent certainement une insécurité, même une « culpabilité linguistique », dont ils n’ont pas le monopole, mais qui nourrit une « longue tradition d’hypercorrection et donc de discours punitif ». Autant de puces que Benoît Melançon aimerait secouer afin de les faire tomber — alors qu’elles le piquent aussi, avoue-t-il, lui qui a quelques obsessions linguistiques bien précises qu’il aime traquer partout, tout particulièrement chez les autres, et qu’il recense parfois sur son blogueL’oreille tendue.

     

    « Tout le monde a des idées reçues sur la langue, indique-t-il alors qu’il reçoit Le Devoir chez lui. Tout le monde a ses petites bibittes. Je peux me fâcher tous les jours en matière de langue, mais je me contrôle. Des lamentations sur la langue ici, des jérémiades, des déplorations, on en a abondamment. J’aime reprendre cette phrase de Michel Serres où il dit qu’il pratique un optimisme de combat. » Et pour ce faire, rodé à la direction scientifique des Presses de l’Université de Montréal, Melançon garde l’esprit analytique et exige preuves et études à l’appui avant de céder au préconçu.

     

    Ainsi, le niveau baisserait ? Tout baisserait ? Et en rapport à quoi ? demande Melançon. « On peut bien être horrifié en lisant les commentaires sur le site de RDS, illustre-t-il de vive voix, mais il y a 50 ans, ce genre de site n’existait pas. On n’a pas de point de comparaison. Y a des choses qui se disent là et qui se disent mal, mais je ne suis pas du tout convaincu qu’avec les mêmes moyens de communication il y a 50 ans, ç’aurait été meilleur… Prenez, par ailleurs, ces parents québécois qui disent que leurs enfants parlent mal. On n’apprend pas sa langue qu’à l’école ; on l’apprend à la maison. Si comme parents vous n’arrivez pas à les corriger, c’est que vous parlez aussi mal. Donc, le niveau ne baisse pas ! »

     

    Le professeur et directeur au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal poursuit. « Les études sérieuses des linguistes n’indiquent pas que le niveau baisse — Marie-Éva de Villers et Pascale Lefrançois, Jean-Claude Corbeil : selon tous les indices qu’on a, c’est pas vrai que la qualité de la langue diminue au Québec. C’est le contraire. »

     

    Francine Charbonneau et Lisa LeBlanc

     

    Benoît Melançon aurait pu s’attaquer à d’autres idées reçues, nombreuses, s’il n’aimait tant la concision. « “Il n’existe de loi linguistique qu’au Québec” en est une autre. Ou “si vous défendez le français, vous êtes nécessairement nationaliste”. Ou encore “les jeunes parlent mal”. Et je pourrais ensuite développer autour de l’idée reçue que la technologie amoindrit la force de la langue. Que plus y a de technologies, plus on parle mal. Les gens ont probablement dit ça quand le télégraphe est arrivé… et puis quand le courriel, quand le texto, quand Twitter sont arrivés… Cette idée générale aussi que la jeunesse va mal me fatigue. Les élèves savent distinguer les situations dans lesquelles ils sont, ils n’écrivent pas leurs dissertations comme leurs textos. On assiste des mises à plat, les gens ne réfléchissent pas. Tout le monde parle de manières différentes, tout le temps. On ne parle pas à ses enfants comme on parle à ses collègues, c’est normal. Il faut nuancer. Oui, quand Francine Charbonneau met ses messages [bourrés de fautes] sur Facebook, ça ne va pas, c’est catastrophique. Oui, il faut rire d’elle, la dénoncer, la citer… mais c’est quand même juste un message sur Facebook. » Lui-même, auteur de livres sur Diderot et Maurice Richard, sur les curiosités épistolaires ou le français, emploie selon les sujets et les circonstances des styles et des formats différents.

     

    Le livre aborde ainsi plusieurs sujets chers aux lecteurs comme aux chroniqueurs du Devoir. Le franglais, par exemple, et les montées de rage ou d’amour nées des langues des Lisa LeBlanc et Sugar Sammy. « Chaque créateur se fait sa langue, qu’on appréciera ou pas — certains ont des boutons en écoutant les Dead Obies, d’autres, devant Fred Pellerin. Croire que cette langue est la langue commune des Québécois n’a pas de sens. », écrit-il.

     

    Et plus loin, sur la colonisation potentielle, « sauf à ne donner qu’une valeur métaphorique au mot, on ne voit pas bien qui serait, aujourd’hui, en train de coloniser le Québec. Les États-Unis ? Le Canada anglais ? Ça se saurait. L’anglais ? Une langue, seule, ne peut rien coloniser. » Il aime citer et réciter feu André Belleau : « La vérité, c’est que les langues sont des guidounes et non des reines. » Ou encore : « Nous n’avons pas besoin de parler français. Nous avons besoin du français pour parler. »

     

    Ce qui agace l’analyste de discours qui n’arrive jamais tout à fait à sommeiller en Benoît Melançon, c’est que pendant qu’on ressasse les idées reçues, les vrais combats restent à mener, dilués dans des débats stériles. À quoi souhaiterait-il qu’on s’attaque ? La formation des maîtres, tiens. « Depuis 1994, si vous voulez enseigner au secondaire — en français, histoire, chimie, maths, qu’importe… —, il n’y a qu’une filière unique : vous entrez en sciences de l’éducation, où vous faites de la pédagogie et du contenu disciplinaire. Dans une structure comme celle-là, qui dure quatre ans, le contenu disciplinaire n’est pas majoritaire. Auparavant, il existait au moins deux voies d’entrée dans la profession, soit en faisant beaucoup de pédagogie et un peu de discipline, ou vice-versa. J’aimerais bien qu’on revienne à ce modèle à filières multiples. Mes étudiants en littérature langue française ne peuvent pas enseigner au secondaire. Et les étudiants en sciences de l’éducation qui viennent suivre mon cours cumulent moins d’heures en littérature que ceux du bac. Un modèle plus ouvert permettrait plus de contenu disciplinaire. Ma proposition, c’est de diversifier les formations actuelles. Et ensuite, on verrait ce qui marche le mieux à l’école. »

     

    On verrait ainsi, à l’usage et à l’étude, si son instinct est juste ou n’est qu’une idée reçue.













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