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    L’écrivain et l’argent (1/4)

    Pour quelques dollars de plus

    Louis Hamelin
    12 septembre 2015 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques
    Nous sommes ce peuple d’anciens paysans catholiques qui continuerait, en secret, de tenir la pauvreté pour une vertu. Imaginez comment peut se sentir le pauvre écrivain québécois qui veut parler d’argent !
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Nous sommes ce peuple d’anciens paysans catholiques qui continuerait, en secret, de tenir la pauvreté pour une vertu. Imaginez comment peut se sentir le pauvre écrivain québécois qui veut parler d’argent !

    Prenons un cas fictif (ou presque) : un grand festival littéraire de France. Dans la chambre d’hôtel de chaque auteur invité l’attend une copie d’un contrat lui assurant le versement d’une somme forfaitaire censée couvrir les cachets de participation à diverses activités et les per diem. Montant : 225 euros. Pas de quoi virer fou, mais ça va. Le taux de change aidant, ça paie les petites dépenses quand on se dit écrivain professionnel et qu’on vit des seuls fruits de son travail. Tu signes le contrat, tu fais tes choses, tu retournes prendre ton avion, tu t’envoles… Et tu n’entends plus parler des euros. Apparemment, ils se sont envolés, eux aussi.

     

    Et c’est là que ça devient intéressant : au bout de presque deux ans à expédier des courriels gênés et sporadiques à la direction et à la trésorerie du festival, et à se contenter des réponses rassurantes et dilatoires de l’organisation, l’écrivain A décide de mener sa petite enquête auprès des autres Québécois invités au festival.

     

    B, qui enseigne à l’université, lui répond quelque chose comme : « Pas payé ? Ah ! tiens, c’est pourtant vrai. J’avais pas remarqué… » Philosophe, il ajoute : « Se faire payer par des Français, t’sais… »

     

    C, elle, est une petite nouvelle dans ce milieu. Elle avait très bien remarqué qu’elle n’avait pas été payée. Elle se demandait… se disait que dans ce monde-là, c’était peut-être normal. Elle n’a pas osé protester.

     

    À un moment donné, D, pour sa part, s’est enquise de la somme promise dans un courriel envoyé à la trésorerie du festival. Aucune réponse. Ni même le moindre accusé de réception. Elle a préféré laisser tomber.

     

    Prose judiciaire

     

    Deux ans plus tard, donc, l’écrivain A se fatigue d’attendre et adresse aux responsables du festival une mise en demeure électronique, d’une forme légale, impersonnelle. Ce n’est plus une question de sous, mais de principes. Le ton est ferme, il se veut même intimidant, c’est la loi du genre. Comme regarder l’autre dans les yeux, sans ciller. L’écrivain A découvre alors l’enviable efficacité de cette prose plus comminatoire que poétique : en l’espace de deux semaines, un virement international atterrit dans son compte en banque.

     

    Au cours de l’année écoulée, A a reçu, dans sa maison ou autour, des plombiers, des menuisiers, des ouvriers spécialisés dans les rampes et les balcons, d’autres dans les portes et les fenêtres, ou la pose de planchers en bois. Il se demande comment réagiraient ces travailleurs spécialisés s’il tentait de les niaiser comme lui-même l’a été.

     

    Avec le recul, il n’est pas mécontent de son initiation aux vertus stylistiques de la mise en demeure. Cela dit, si quelqu’un devrait se montrer sensible au respect d’une signature, c’est bien l’écrivain. Mais d’être obligé de tant insister, pour une poignée de dollars, au risque de passer, fût-ce à ses propres yeux, pour un plaignard, un chialeux, un ti-pôvre, là où n’importe quel plombier se serait senti parfaitement justifié de crier au vol, l’écrivain A n’a pas trop aimé.

     

    Et on ne parle pas là d’un festival au bord de la faillite, comme celui de notre sempiternel Losique. L’entreprise semble prospère, les invitations continuent de pleuvoir. Ce qui amène à se poser quelques questions : parmi les dizaines d’écrivains de nombreux pays accueillis par le festival cette année-là, les auteurs québécois sont-ils les seuls à n’avoir pas été payés ? Ce serait bien sûr étonnant. L’écrivain chilien qui vend des millions de livres de par le monde a-t-il été payé, lui ? Qui l’a été, et selon quels critères ? À moins, évidemment, que tout ce beau monde n’ait été parfaitement content, comblé et reconnaissant d’avoir une occasion de se pointer au pays de Camus pour les beaux yeux de la littérature.

     

    La parole est d’argent, mais l’écrit…

     

    Olivier Larizza, maître d’oeuvre d’un ouvrage collectif sur Les écrivains et l’argent (Orizons, 2012), note à ce propos que « l’écrivain entretient avec l’argent une relation différente du commun des mortels. En quoi consiste cette spécificité ? […] Même crevant de faim, l’écrivain possède un grand luxe : l’activité qu’il exerce le gratifie du fait même qu’il l’exerce. Comme si l’écriture contenait en elle-même sa récompense… »

     

    Spécificité, vraiment ? Être le quart-arrière partant des Patriots de la Nouvelle-Angleterre doit s’avérer plutôt gratifiant, merci, et quelque part, jouer au ballon contient sûrement « en [soi] sa récompense », mais les millions empochés ne doivent pas nuire non plus. Force est donc de constater que ce n’est pas dans toutes les sphères de l’activité humaine que la passion condamne à la famine.

     

    Larizza observe que dans cette patrie par excellence de la grande littérature qu’est la France, la rémunération des auteurs est toujours l’objet d’un tabou (Enquête sur un tabou. Ce que gagnent les écrivains, titrait pour sa part le magazine Lire en 2010). Comme d’autres avant lui, il remarque que les anglo-saxons sont, à ce chapitre, nettement plus « décomplexés ». Et les Québécois ?

     

    Nous sommes ce peuple d’anciens paysans catholiques qui continuerait, en secret, de tenir la pauvreté pour une vertu. Chez nous, on s’enrichit, on a quatre autos devant la porte, mais le discours sur la richesse, c’est ouache, caca. Imaginez comment peut se sentir le pauvre écrivain québécois qui veut parler d’argent…

     

    Dans un essai paru en 2002 (« M. Difficile », dans Pourquoi s’en faire, l’Olivier), Jonathan Franzen distinguait deux sortes d’auteurs : l’écrivain du Statut, l’écrivain du Contrat. Le premier est un grand homme par définition, qui peut se permettre d’assommer et faire chier le commun des mortels avec son Art. Le second est sans cesse conscient du contrat de lecture implicite qui le lie d’avance à un lecteur en quête d’une « expérience agréable ».

     

    Au prix d’une légère distorsion sémantique, ces deux notions peuvent s’appliquer à merveille à la question de la rémunération des auteurs. En France, où domine l’écrivain du Statut, le lettré un peu célèbre se verra dispensé des basses considérations pécuniaires. Au pire, on lui bidouillera une sinécure, un salaire occulte et une fonction fictive dans quelque académie.

     

    On a le droit de préférer l’autre tradition, qui honore le contrat.

    Nous sommes ce peuple d’anciens paysans catholiques qui continuerait, en secret, de tenir la pauvreté pour une vertu. Imaginez comment peut se sentir le pauvre écrivain québécois qui veut parler d’argent !












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