La chronique: Une haine sans remède
Le premier roman de Milton Hatoum, Récit d'un certain Orient (Le Seuil, 1993), nous racontait l'histoire d'une jeune femme revenant à Manaus, la ville de son enfance, après une longue absence et relatant à son frère, demeuré au loin, l'histoire de ce retour. Ce roman avait reçu au Brésil le prix Jabuti (équivalent du Goncourt) et séduit la presse française par l'originalité de son thème, la finesse de l'écriture, la subtilité des sentiments.
Il aura fallu attendre dix ans pour que l'auteur nous livre son second roman, Deux frères, récompensé lui aussi par le Jabuti. Le contexte est à peu près le même. On retrouve Manaus à l'heure de sa décadence, une famille libanaise immigrée, puis un travail de la mémoire. Cette fois, cependant, Hatoum braque son projecteur sur l'un des grands mythes de la littérature: celui de la haine fraternelle. Certes connaissons-nous tous l'histoire de Caïn et Abel, mais avant celle-ci il y a eu en Égypte, il y a trois mille ans, celle d'Anubis et de Bata, deux frères que l'amour pour une même femme transforma en ennemis. Sans qu'il y fasse allusion, on peut penser que Hatoum, qui est d'origine libanaise, s'est laissé porté par ce mythe.
Nous nous retrouvons donc dans une famille d'immigrants libanais. Le père, Halim, arrivé au Brésil, à Manaus, dans les années vingt, a commencé par faire du porte à porte, jusqu'au jour où, fréquentant un restaurant libanais, il s'est follement amouraché de la fille du patron, Zana. Dès cette rencontre, il n'a eu de cesse de la conquérir, allant jusqu'à composer des poèmes arabes pour elle et à les lui réciter en plein restaurant. Leur mariage devait suivre peu après. De ce mariage naquirent deux jumeaux, Omar et Yakub, et une fille, Rânia. Jusqu'à leur treizième anniversaire, rien ne semblait destiner les jumeaux à se haïr, sauf peut-être l'amour par trop exclusif que portait la mère à son petit-dernier, Omar, qu'elle trouvait plus chétif que le premier. Mais ce jour, à une séance de cinéma maison, Omar surprit Yacub en train d'embrasser Livia, une petite voisine. Fou de jalousie, il lui taillada la joue. Peu après, le père éloignait Yacub en l'expédiant au Liban, espérant qu'à son retour — cinq années plus tard — tout serait rentré dans l'ordre. Mais rien n'avait vraiment changé et la haine des deux frères allait s'avérer sans remède. Yacub, le plus sérieux des deux, se mit aux études pour devenir un grand ingénieur et quitta bientôt Manaus pour São Paulo, avec Livia, pendant que son frère, surprotégé, dilapidait son talent et l'argent de la famille dans les bordels locaux et l'alcool, excusé chaque fois par sa mère. La haine entre les jumeaux, leur rivalité pour l'amour de Zana, finira de déchirer la famille et de précipiter sa décomposition.
Prégnance du lien incestueux
Cette histoire nous est racontée bien des années plus tard par Nael, le fils de la servante indienne, Domingas, qui est au service de la famille depuis la naissance des jumeaux. C'est lui qui tente de reconstituer l'histoire de cette famille alors que la maison familiale n'existe plus et que ceux qui l'ont habitée sont morts ou ont disparu. Mais il n'est pas que le témoin de ce drame familial, il est aussi en quête de sa propre histoire. Car tout bâtard qu'il est, il s'est toujours demandé qui était son père, hésitant entre Yacub et Omar...
En même temps qu'il reconstruit son histoire, traversée par la violence et la vengeance des jumeaux, Nael fait aussi le portrait d'une famille hantée par l'inceste (de Zana pour Omar, de Rânia pour ses deux frères) et l'omnipotence de la mère qui ne tolère aucune rivalité. Jamais aucune femme n'est digne de son Omar, et l'énergie, l'intelligence qu'elle déploie pour les éloigner est sans limite. De même a-t-elle éloigné sa fille, Rânia, de son premier amoureux, condamnant cette dernière, qui ne lui pardonna jamais, à refuser tous les autres prétendants qu'elle lui a présentés.
Milton Hatoum joue ici admirablement sur l'ambiguïté des sentiments de ses personnages, portés par leur passion mais incapables de résister à leurs pulsions destructrices, tout comme il parvient à ne pas sombrer dans le mélodrame en confiant la narration au petit bâtard qui est toujours un peu à l'extérieur de la scène, épiant, observant, recueillant les témoignages de l'un ou de l'autre, se faisant discret, toujours serviable. Ce qui nous donne un récit subtil, profond, à l'écriture classique, presque lisse, sans excès rhétorique ou envolées lyriques, assez loin, finalement, de ce à quoi nous a habitués la littérature sud-américaine. Qui nous raconte aussi le drame de ces immigrants qui sont allés refaire leur vie dans un pays étranger, s'y sont enracinés et ont appris à y vivre en laissant derrière eux leur passé. Ce drame de la gémellité et, surtout, la puissance dévorante du lien incestueux est peut-être ce qui reste quand rien, autour, n'est assez fort pour rompre le charme des origines et en finir avec le deuil de l'exil.
Deux frères
Milton Hatoum
Traduction du portugais (Brésil)
par Cécile Tricoire
Le Seuil
Paris, 2003, 269 pages
Il aura fallu attendre dix ans pour que l'auteur nous livre son second roman, Deux frères, récompensé lui aussi par le Jabuti. Le contexte est à peu près le même. On retrouve Manaus à l'heure de sa décadence, une famille libanaise immigrée, puis un travail de la mémoire. Cette fois, cependant, Hatoum braque son projecteur sur l'un des grands mythes de la littérature: celui de la haine fraternelle. Certes connaissons-nous tous l'histoire de Caïn et Abel, mais avant celle-ci il y a eu en Égypte, il y a trois mille ans, celle d'Anubis et de Bata, deux frères que l'amour pour une même femme transforma en ennemis. Sans qu'il y fasse allusion, on peut penser que Hatoum, qui est d'origine libanaise, s'est laissé porté par ce mythe.
Nous nous retrouvons donc dans une famille d'immigrants libanais. Le père, Halim, arrivé au Brésil, à Manaus, dans les années vingt, a commencé par faire du porte à porte, jusqu'au jour où, fréquentant un restaurant libanais, il s'est follement amouraché de la fille du patron, Zana. Dès cette rencontre, il n'a eu de cesse de la conquérir, allant jusqu'à composer des poèmes arabes pour elle et à les lui réciter en plein restaurant. Leur mariage devait suivre peu après. De ce mariage naquirent deux jumeaux, Omar et Yakub, et une fille, Rânia. Jusqu'à leur treizième anniversaire, rien ne semblait destiner les jumeaux à se haïr, sauf peut-être l'amour par trop exclusif que portait la mère à son petit-dernier, Omar, qu'elle trouvait plus chétif que le premier. Mais ce jour, à une séance de cinéma maison, Omar surprit Yacub en train d'embrasser Livia, une petite voisine. Fou de jalousie, il lui taillada la joue. Peu après, le père éloignait Yacub en l'expédiant au Liban, espérant qu'à son retour — cinq années plus tard — tout serait rentré dans l'ordre. Mais rien n'avait vraiment changé et la haine des deux frères allait s'avérer sans remède. Yacub, le plus sérieux des deux, se mit aux études pour devenir un grand ingénieur et quitta bientôt Manaus pour São Paulo, avec Livia, pendant que son frère, surprotégé, dilapidait son talent et l'argent de la famille dans les bordels locaux et l'alcool, excusé chaque fois par sa mère. La haine entre les jumeaux, leur rivalité pour l'amour de Zana, finira de déchirer la famille et de précipiter sa décomposition.
Prégnance du lien incestueux
Cette histoire nous est racontée bien des années plus tard par Nael, le fils de la servante indienne, Domingas, qui est au service de la famille depuis la naissance des jumeaux. C'est lui qui tente de reconstituer l'histoire de cette famille alors que la maison familiale n'existe plus et que ceux qui l'ont habitée sont morts ou ont disparu. Mais il n'est pas que le témoin de ce drame familial, il est aussi en quête de sa propre histoire. Car tout bâtard qu'il est, il s'est toujours demandé qui était son père, hésitant entre Yacub et Omar...
En même temps qu'il reconstruit son histoire, traversée par la violence et la vengeance des jumeaux, Nael fait aussi le portrait d'une famille hantée par l'inceste (de Zana pour Omar, de Rânia pour ses deux frères) et l'omnipotence de la mère qui ne tolère aucune rivalité. Jamais aucune femme n'est digne de son Omar, et l'énergie, l'intelligence qu'elle déploie pour les éloigner est sans limite. De même a-t-elle éloigné sa fille, Rânia, de son premier amoureux, condamnant cette dernière, qui ne lui pardonna jamais, à refuser tous les autres prétendants qu'elle lui a présentés.
Milton Hatoum joue ici admirablement sur l'ambiguïté des sentiments de ses personnages, portés par leur passion mais incapables de résister à leurs pulsions destructrices, tout comme il parvient à ne pas sombrer dans le mélodrame en confiant la narration au petit bâtard qui est toujours un peu à l'extérieur de la scène, épiant, observant, recueillant les témoignages de l'un ou de l'autre, se faisant discret, toujours serviable. Ce qui nous donne un récit subtil, profond, à l'écriture classique, presque lisse, sans excès rhétorique ou envolées lyriques, assez loin, finalement, de ce à quoi nous a habitués la littérature sud-américaine. Qui nous raconte aussi le drame de ces immigrants qui sont allés refaire leur vie dans un pays étranger, s'y sont enracinés et ont appris à y vivre en laissant derrière eux leur passé. Ce drame de la gémellité et, surtout, la puissance dévorante du lien incestueux est peut-être ce qui reste quand rien, autour, n'est assez fort pour rompre le charme des origines et en finir avec le deuil de l'exil.
Deux frères
Milton Hatoum
Traduction du portugais (Brésil)
par Cécile Tricoire
Le Seuil
Paris, 2003, 269 pages
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