Roman canadien - Au pays des mélancolies sauvages
Lynn Coady fait partie de la poignée d'écrivains de l'île du Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, qui bénéficient d'une reconnaissance internationale. Les Saints de Big Harbour, son troisième ouvrage de fiction — le premier à être traduit en français —, fait partie des meilleurs livres de 2002, selon le Quill and Quire, revue de critique et d'information littéraire canadienne.
Cette île à l'entrée du golfe Saint-Laurent porte en elle une «mélancolie sauvage depuis trois cents ans», écrit Alistair MacLeod dans Cet héritage au goût de sel. Elle semble une source inépuisable d'inspiration. Il y a quelques années, Ann Marie MacDonald traçait dans son roman Un parfum de cèdre un portrait inoubliable, mélange de saga familiale et de chronique sociale de l'île, au siècle dernier.
Lynn Coady, qui vit aujourd'hui à Vancouver, revient elle aussi vers le pays de son enfance. Elle dépeint avec un humour mordant une année dans la vie d'un jeune adolescent de Big Harbour, un petit village rural imaginaire peuplé d'Acadiens, de Francos et d'Écossais. Familles dysfonctionnelles, mentalités étroites, chômage chronique, carnaval de violence, le tableau est impitoyable. Les conséquences dévastatrices des difficultés économiques sur la petite communauté maritime fermée sont décrites avec une acuité qui fait frémir. Le roman baigne dans un réalisme à la fois dur, cruel et drôle. L'équilibre est parfait.
Quand on referme le pavé de 400 pages, on est étonné de la grâce, sorte de froissement à peine perceptible, qui flotte au-dessus de ce monde tordu. Il y a sous la surface de ce roman, puissant et admirablement traduit, la force d'un souffle littéraire, la confirmation d'une voix distincte. L'écriture vivante et spontanée, le rythme soutenu, les personnages forts, les scènes cocasses et tendres confirment cette impression.
Exilés de l'intérieur
D'après l'oncle Isadore, les hommes et les femmes se répartissent en trois catégories: les normaux, les fous et les salauds. Le ton est donné. Guy Boucher, adolescent timide, mal dans sa peau, est victime d'une conspiration tramée par deux amies désoeuvrées, la gargantuesque Pamela et Corrine la futée. Il vit avec sa mère assistée sociale, sa soeur farfelue qui ressemble à un panda tant elle «se poudre le visage et se barbouille de noir le creux des yeux» et son oncle Isadore qui a toujours une bouteille de rhum épicé à la main. Bagarreur, cogneur et manipulateur, Isadore s'offusque, se fâche, s'engueule sans cesse avec sa soeur. Derrière son masque de violence, ce personnage fascinant cache un homme blessé, trahi. Il est aussi un fabuleux raconteur d'histoires.
Comme son compagnon Alison, un déserteur américain à la lucidité exacerbée qu'il engourdit dans l'alcool, il vit des journées entières dans l'incertitude et l'anxiété. Avec la régularité d'un métronome, l'ironie brûlante de Lynn Coady s'insinue dans le texte et éclate. Alison se demande à quoi peut ressembler la vie d'un être humain normal, ayant un groupe d'amis et vivant dans un monde sans angoisses ni ruminations. «À quoi cela pouvait-il ressembler de ne pas avoir une galerie de miroirs dans la tête, démultipliant vos appréhensions et vous renvoyant à tout moment en pleine figure vos propres doutes avec une force décuplée?»
À ces personnages déglingués viennent se joindre Howard et Hugh, colériques et exubérants, écrasés par l'ennui, qui s'abîment dans une violence de plus en plus grande, et Kenzie, le père absent qui se débat avec une tempête qui fait rage en lui, enlisé dans la peur de vivre.
La romancière dépeint avec une perspicacité et une sensibilité particulières les tourments de ces exilés de l'intérieur. En cela elle atteint l'universel.
«Ô si j'étais où je voudrais être, devrais-je être où je ne suis pas, me voici donc où je dois être, où je voudrais je ne peux pas, Ô change-change-le-jour, Ô change-la-folie-du jour.» Cette chanson folklorique, empreinte de désespoir et placée en exergue du roman, exprime sans détour la lutte contre les angoisses et les insécurités de chaque membre de la petite communauté isolée de Big Harbour.
Si le lecteur ressent avec intensité cette désespérance tranquille, il doit admettre que, si les personnages s'enfoncent dans le chaos de la misère, jamais ils ne sombrent. Les Saints de Big Harbour, malgré des apparences trompeuses, est un roman rafraîchissant, entrelacé de métaphores hilarantes, de blagues tristes et d'éclats de rire. Le style décapant et ironique de Lynn Coady se répercute jusque dans la description des lieux. «Aller sur le quai pour regarder le soleil se lever sur la saleté moutonneuse du détroit — contempler les rayons qui illuminent les nuages rouges du chenal que le moulin à papier, jour et nuit, vomit allègrement et fidèlement en direction du ciel, chassant les vrais nuages de l'existence. Un matin de Big Harbour.»
Voici une occasion rare de lire un excellent roman venu du «pays des mélancolies sauvages», l'île du Cap-Breton.
Cette île à l'entrée du golfe Saint-Laurent porte en elle une «mélancolie sauvage depuis trois cents ans», écrit Alistair MacLeod dans Cet héritage au goût de sel. Elle semble une source inépuisable d'inspiration. Il y a quelques années, Ann Marie MacDonald traçait dans son roman Un parfum de cèdre un portrait inoubliable, mélange de saga familiale et de chronique sociale de l'île, au siècle dernier.
Lynn Coady, qui vit aujourd'hui à Vancouver, revient elle aussi vers le pays de son enfance. Elle dépeint avec un humour mordant une année dans la vie d'un jeune adolescent de Big Harbour, un petit village rural imaginaire peuplé d'Acadiens, de Francos et d'Écossais. Familles dysfonctionnelles, mentalités étroites, chômage chronique, carnaval de violence, le tableau est impitoyable. Les conséquences dévastatrices des difficultés économiques sur la petite communauté maritime fermée sont décrites avec une acuité qui fait frémir. Le roman baigne dans un réalisme à la fois dur, cruel et drôle. L'équilibre est parfait.
Quand on referme le pavé de 400 pages, on est étonné de la grâce, sorte de froissement à peine perceptible, qui flotte au-dessus de ce monde tordu. Il y a sous la surface de ce roman, puissant et admirablement traduit, la force d'un souffle littéraire, la confirmation d'une voix distincte. L'écriture vivante et spontanée, le rythme soutenu, les personnages forts, les scènes cocasses et tendres confirment cette impression.
Exilés de l'intérieur
D'après l'oncle Isadore, les hommes et les femmes se répartissent en trois catégories: les normaux, les fous et les salauds. Le ton est donné. Guy Boucher, adolescent timide, mal dans sa peau, est victime d'une conspiration tramée par deux amies désoeuvrées, la gargantuesque Pamela et Corrine la futée. Il vit avec sa mère assistée sociale, sa soeur farfelue qui ressemble à un panda tant elle «se poudre le visage et se barbouille de noir le creux des yeux» et son oncle Isadore qui a toujours une bouteille de rhum épicé à la main. Bagarreur, cogneur et manipulateur, Isadore s'offusque, se fâche, s'engueule sans cesse avec sa soeur. Derrière son masque de violence, ce personnage fascinant cache un homme blessé, trahi. Il est aussi un fabuleux raconteur d'histoires.
Comme son compagnon Alison, un déserteur américain à la lucidité exacerbée qu'il engourdit dans l'alcool, il vit des journées entières dans l'incertitude et l'anxiété. Avec la régularité d'un métronome, l'ironie brûlante de Lynn Coady s'insinue dans le texte et éclate. Alison se demande à quoi peut ressembler la vie d'un être humain normal, ayant un groupe d'amis et vivant dans un monde sans angoisses ni ruminations. «À quoi cela pouvait-il ressembler de ne pas avoir une galerie de miroirs dans la tête, démultipliant vos appréhensions et vous renvoyant à tout moment en pleine figure vos propres doutes avec une force décuplée?»
À ces personnages déglingués viennent se joindre Howard et Hugh, colériques et exubérants, écrasés par l'ennui, qui s'abîment dans une violence de plus en plus grande, et Kenzie, le père absent qui se débat avec une tempête qui fait rage en lui, enlisé dans la peur de vivre.
La romancière dépeint avec une perspicacité et une sensibilité particulières les tourments de ces exilés de l'intérieur. En cela elle atteint l'universel.
«Ô si j'étais où je voudrais être, devrais-je être où je ne suis pas, me voici donc où je dois être, où je voudrais je ne peux pas, Ô change-change-le-jour, Ô change-la-folie-du jour.» Cette chanson folklorique, empreinte de désespoir et placée en exergue du roman, exprime sans détour la lutte contre les angoisses et les insécurités de chaque membre de la petite communauté isolée de Big Harbour.
Si le lecteur ressent avec intensité cette désespérance tranquille, il doit admettre que, si les personnages s'enfoncent dans le chaos de la misère, jamais ils ne sombrent. Les Saints de Big Harbour, malgré des apparences trompeuses, est un roman rafraîchissant, entrelacé de métaphores hilarantes, de blagues tristes et d'éclats de rire. Le style décapant et ironique de Lynn Coady se répercute jusque dans la description des lieux. «Aller sur le quai pour regarder le soleil se lever sur la saleté moutonneuse du détroit — contempler les rayons qui illuminent les nuages rouges du chenal que le moulin à papier, jour et nuit, vomit allègrement et fidèlement en direction du ciel, chassant les vrais nuages de l'existence. Un matin de Big Harbour.»
Voici une occasion rare de lire un excellent roman venu du «pays des mélancolies sauvages», l'île du Cap-Breton.
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