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    Petit cahier d’un voyage au loin du pays natal

    En Joséphine Bacon se trouvent la mémoire et les visions, la toundra et les secrets des liens ancestraux au caribou

    22 juin 2015 | Natasha Kanapé Fontaine - Poétesse, peintre et comédienne | Livres
    Joséphine Bacon, la «Dame en bleu», a traversé les portes de l’Institut de France, où Dany Laferrière l’avait comptée parmi ses invités.
    Photo: @ML/DGQP Joséphine Bacon, la «Dame en bleu», a traversé les portes de l’Institut de France, où Dany Laferrière l’avait comptée parmi ses invités.
    Le 28 mai dernier, la poète innue Natasha Kanapé Fontaine accompagnait à Paris sa collègue et mentor Joséphine Bacon — dite Bibitte —, elle aussi poète et innue, aux portes de l’Institut de France pour l’intronisation de Dany Laferrière à l’Académie française. Émue, Natasha Kanapé Fontaine écrivait alors sur les réseaux sociaux : « La morale de l’histoire, envers toute l’Histoire, l’Haïtien aura fait entrer la femme innue dans une institution de la société dominante, lieu historique de la langue française. » Elle poursuit ici sa réflexion.


    Quel étrange animal que celui qui voit de loin son pays natal, en effet. Au moment de coucher ces lignes, la poète Joséphine Bacon et moi sommes à Paris, dans le cadre de la Biennale internationale des Poètes en Val-de-Marne. Nous revenons tout juste de Saint-Malo, où nous avons vécu toutes deux Étonnants voyageurs, festival de littérature au coeur de la Bretagne.

     

    Quel étrange conte, d’ailleurs, que cette Joséphine. Petite femme boiteuse, le rire éclatant au soleil, femme innue à part entière. Bibitte vit à Montréal depuis plus de quarante ans. Loin de la terre natale, à huit heures de route tout droit vers le nord-est du Québec.

     

    Se dépiste en Bibitte une fabuleuse bibliothèque sans livres et sans rayons, mais avec un rayonnement pas possible, où les êtres et elle-même sont des contes entiers, tissant dans l’obscurité des nuits parisiennes des coïncidences improbables et des hasards qui n’en sont pas, pour mieux peupler nos journées ensoleillées d’une douce euphorie. D’un doux souffle des esprits anciens qui comblent encore nos songes et rassurent nos préoccupations.

     

    Dans les rues de la ville, devant la fameuse cathédrale de Notre-Dame, nous parlons dans notre langue au milieu de tous les bruits urbains. Elle me dévoile que Paris est faite en étoile, le lendemain elle m’épelle pour la première fois les syllabes du nom que les Innus donnaient à l’Étoile du Midi.

     

    Seule et unique Innue

     

    Ce lendemain-là, Joséphine, la « Dame en bleu », traversait les portes de l’Institut de France. Dany Laferrière l’avait comptée parmi ses invités. La veille, elle me confiait qu’elle ne voyait pas où était sa place en ces endroits. Je l’ai convaincue en lui signifiant qu’elle serait la seule et unique Innue à la réception de Dany… Que du jour au grand lendemain, un Haïtien aura fait entrer à l’Académie française une femme innue portant l’héritage fabuleux de l’innu-aïmun, notre langue, comme un bagage sur le dos.

     

    En elle la mémoire et les visions, la toundra, les secrets des liens ancestraux au caribou. Joséphine soulève en elle-même le poids des politiciens.

     

    Qui d’autre pouvait représenter la relation étroite entre la langue, la culture et l’entité-territoire ? Qui d’autre pouvait porter à point l’importance de la préservation des langues et des cultures que la femme autochtone aînée seule, fille indigène du territoire des Amériques, totalement ouverte vers le monde ?

     

    L’histoire ici triomphe, dans la mesure où les humiliés-de-toujours débarquent sur le Vieux Continent et sont couronnés de dignité et de reconnaissance, pour leur apport au monde. Quelle histoire étrange que celles des « nègres et des Indiens » d’Amérique.

     

    Dans la foulée des révélations publiques du rapport par la Commission de vérité et réconciliation du Canada, après neuf années de travaux et de recueil de près de 7000 témoignages de survivants des pensionnats indiens, nous sommes si loin de notre pays.

     

    Nous parlons innu à Paris

     

    Joséphine et moi parcourons la France en espérant chaque jour informer assez nos auditoires et ceux que nous rencontrons. Mener la vérité et la mémoire jusqu’au bout de nous-mêmes, à bout de bras. Depuis le début : Val-David, Port-au-Prince, Paris, Nantes. Bientôt Édimbourg. À tous les peuples possibles. Les peuples du possible.

     

    Bibitte racontant ses années au pensionnat. Les joies, les peines. La première rencontre avec la langue française. Se dire qu’elle aurait dû parcourir l’intérieur des terres au lieu d’apprendre à lire et à écrire, cet intérieur aujourd’hui tant rêvé par l’exil. Le pensionnat de Mani-Utenam a été moins difficile que bien d’autres.

     

    Bibitte prend une revanche douce jusqu’au bout du monde en portant en français la parole des anciens, des traditions, de la mémoire, du territoire, le « Nutshimit ». On lui répond : « Quelque part, ç’a été nécessaire, apprendre le français : vous voilà devant nous. »

     

    Quotidiennement, elle me parle en innu-aïmun, et m’apprend les mots que je n’ai jamais connus. Nous parlions innu à Paris.

     

    Il y a des jours où elle se fatigue à force de marcher, des jours où je m’imagine la porter sur mon dos. Le lendemain, elle raconte que les Innus anciens n’abandonnaient jamais leurs aînés ; que si leurs aînés ne savaient plus marcher, ils les portaient sur leur dos, car « il était un sacrilège de laisser derrière les bibliothèques vivantes les plus précieuses de nos héritages. Il fallait les porter ». J’étais muette.

     

    Quand elle termine son dernier vers, elle murmure : « Kuessipan » : à ton tour, qu’elle me dit. Comme le livre de Naomi.

     

    L’abondance de la parole

     

    Nous lisons, chacune notre tour, un poème qui répond à celui de l’autre. Poème après poème, nous tissons dans le temps et l’espace la guérison de nos générations respectives ; nous les reconnectons au nom des générations futures.

     

    Toute ma vie m’a menée finalement à rencontrer cette femme et à partager ses voyages au bout du monde. Toute sa vie l’a menée finalement à inspirer à la jeunesse de nos peuples l'« abondance » de la parole et de l’héritage. Joséphine répète partout : « Elle, à notre époque, est héritière d’une terre malmenée, “menacée”, dévastée. Cette terre, je l’ai connue pure, intacte, vibrante. » Elle fait parfois un geste de la main vers le sol, comme pour toucher terre.

     

    Si loin de notre pays natal où la vérité est enfin libérée au grand public.

     

    Ce petit moment du dimanche matin, 7 juin. Pour clore la Biennale internationale des poètes en Val-de-Marche, les organisateurs me demandent de planter l’arbre de leur festival, puisque Joséphine quittait la France ce matin-là. J’ai donc planté ce petit érable dans le jardin de la mairie d’Ivry avec tout ce que je pouvais de tabac, de sauge, de Joséphine, de moi, et de ceux qui nous ont quittés dernièrement dans nos communautés, sur la Côte-Nord. Pessamit, Uashat, Mani-Utenam, Ekuanitshit.

     

    Alors que Joséphine est en route vers le Québec, pour continuer le travail immense de conscientisation et d’enseignement qui n’en finissent plus d’être nécessaires, l’arbre est celui qui fait le lien entre le ciel et la terre, les esprits du haut et du bas, entre les ancêtres et leurs descendants. Entre les peuples. L’Érable. Qu’il fasse le lien désormais entre l’Amérique et l’Europe. Pour le pardon de la colonisation. Pour la Vérité et la Réconciliation. Le lien entre tous.

     

    Nous revenons ouvrir le dialogue dont nous rêvons. Parce que rien ni personne ne peut vivre longtemps étouffé dans le silence.













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