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    Le fouet et dix ans de prison pour ça

    Les chroniques libérales de Raïf Badawi sont maintenant traduites

    17 juin 2015 |Fabien Deglise | Livres
    Ensaf Haidar, exilée à Sherbrooke avec ses enfants, plongée dans le recueil rassemblant 14 chroniques interdites écrites par son mari, Raïf Badawi.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Ensaf Haidar, exilée à Sherbrooke avec ses enfants, plongée dans le recueil rassemblant 14 chroniques interdites écrites par son mari, Raïf Badawi.
    Liberté d'expression
    1000 coups de fouet
    Raïf Badawi
    Édito
    Montréal, 2015, 64 pages

    C’est Raïf Badawi lui-même qui raconte l’anecdote depuis la prison d’Arabie saoudite où il croupit : un jour, le jeune blogueur saoudien emprisonné pour délit d’opinion et blasphème va aux toilettes et s’étonne d’y trouver sur les murs sales, entre papier souillé et excréments, un graffiti placé au milieu d’une centaine d’autres. Il lit : « La laïcité est la solution ».

     

    Le libre penseur, entouré depuis trois ans — exactement ce mercredi, jour pour jour — « d’individus incarcérés pour infractions pénales, allant de l’assassin au voleur, jusqu’au trafiquant de drogue et au pédophile » est « stupéfait », écrit-il en guise de préface de 1000 coups de fouet, parce que j’ai osé parler librement (Édito), recueil de 14 chroniques interdites faisant partie de l’ensemble d’une oeuvre littéraire et réflexive qui l’a conduit derrière les barreaux au pays du roi Salmane. « Je me frotte les yeux pour m’assurer que je vois bien ce que je vois. […] Je souris, et me mets à réfléchir à qui a bien pu écrire ces mots dans une prison où s’entassent des milliers de prisonniers de droit commun. »

     

    La question se pose en effet. Et elle n’est pas la seule à émerger de ce bouquin lancé mardi à Montréal, en présence d’Ensaf Haidar, femme du dissident, exilée à Sherbrooke avec ses enfants, pour souligner le triste anniversaire de son emprisonnement en laissant les mots du blogueur de 31 ans mettre eux-mêmes en perspective l’affront dont on le tient responsable et le châtiment qui vient avec : Raïf Badawi a été condamné à 10 ans de prison, 1000 coups de fouets — qu’il est censé recevoir à raison de 50 tous les vendredis —, une amende d’environ 290 000 $, une interdiction de sortir du territoire et d’utiliser des réseaux sociaux.

     

    « On se fait souvent poser la question : qu’est-ce que Raïf Badawi a écrit pour subir un tel sort ? », a résumé mardi Mireille Elchacar d’Amnistie internationale, organisme qui soutien la publication de ce petit livre d’une soixantaine de pages. Rien de très subversif, « et les gens vont pouvoir juger par eux-mêmes ».

     

    Entre 2010 et 2012, l’homme a posé en effet son regard éclairé sur son présent dans son blogue baptisé « Libérez les libéraux saoudiens », mais aussi dans les pages numériques d’Al-Jazira, d’Al-Hiwar al-Mutamaddin ou encore d’Al-Bilad. Il y évoque la charia, ces lois islamiques qui dictent l’organisation sociale, culturelle et relationnelle de certains peuples, y devise sur le libéralisme, la modernité en terres arabes, la Palestine, la place des femmes dans sa société ou sur un certain Printemps, avec cette inclination humaniste qui semble être la sienne. « La liberté d’expression est l’air que respire tout penseur, ainsi que le combustible qui enflamme sa pensée, écrit-il en août 2010. Au fil des siècles, les nations et les sociétés n’ont progressé que grâce à leurs penseurs. » Et il ajoute : « Ce que je crains le plus, c’est que de brillants esprits arabes s’exilent en quête d’air pur, là-bas, loin des sabres de l’autoritarisme religieux. »

     

    Respect et ouverture

     

    Le ton est civilisé, la tonalité hautement critique, mais toujours respectueuse. Sur les musulmans de son pays, il écrit : ils « ne respectent pas les croyances d’autrui ; pire, ils considèrent les autres comme des apostats, tout non-musulman non hanbalite [la frange la plus conservatrice de l’islam sunnite] étant dissident ». « Regardons tous les pays fondés sur la pensée religieuse, regardons leurs peuples et les générations qui y grandissent ; qu’offrent-ils en termes d’humanité et d’humanisme ? Rien, c’est certain, sinon la peur de Dieu et l’incapacité d’affronter la vie. »

     

    Ailleurs, il convoque « l’obscurantisme » du Moyen Âge en Europe pour parler de la domination du clergé sur les hommes. « Les religieux […] s’employaient jour et matin, du matin au soir, à entretenir l’ignorance pour en tirer profit, s’enrichissaient de manière obscène, au point qu’ils en vinrent à vendre des indulgences qui permettaient de s’assurer une place au paradis ! Comment ne pas s’élever contre de telles absurdités. » Ou bien exprime cette ouverture face à la mixité dans un billet qui souligne une première à la Foire internationale du livre de Riyad où les deux sexes pouvaient se côtoyer, « contrairement à ce qui était le cas précédemment ».

     

    « Il est de notre devoir de ne plus écouter les voix des extrémistes qui réclament l’interdiction de la mixité, non seulement pour ce qui est de la Foire du livre, mais encore dans d’autres domaines de la vie courante, et d’offrir la libre concurrence et l’égalité des chances aux citoyens des deux sexes d’un même pays », écrit-il entre deux attaques contre les opposants au libéralisme qui, selon lui, « s’opposent par principe à tout ce qui est nouveau, et à tout ce qui donne à l’homme sa liberté, pour ne pas couper l’herbe sous le pied des prédicateurs qui manipulent les esprits ».

     

    Crime d’apostasie

     

    Les textes auraient pu être écrits par Voltaire en 1764. Sur le plateau d’une émission comme Tout le monde en parle, ils induiraient sans doute ce petit mouvement de tête approbatif penchant consensuellement vers la gauche. En Arabie saoudite, ils sont crimes d’apostasie et de prosélytisme antimusulman pouvant conduire jusqu’à la peine de mort.

     

    « La plupart des écrits de Raïf Badawi ont été détruits, très peu ont été traduits en français, a expliqué mardi Erwan Leseul, éditeur et directeur de l’édition chez Édito, qui reprend dans ce bouquin les billets du blogueur assemblés il y a quelques mois par l’éditeur allemand Ullstein Buchverlage de Berlin, et ce, dans une traduction en français, réalisée par France Meyer, des textes originaux publiés en arabe. On a cherché à museler un homme, mais on ne peut pas empêcher ses mots de voyager. »

     

    Le 7 juin dernier, la Cour suprême de l’Arabie saoudite a confirmé la condamnation du blogueur, au terme d’un réexamen du dossier fait à la demande du roi Salmane. La reprise du châtiment des coups de fouet a toutefois été suspendue pour une 19e semaine consécutive, sans explication de la part des autorités saoudiennes. La semaine dernière, Québec a délivré un certificat de sélection pour Badawi afin d’accélérer ses procédures d’immigration au Québec, dans l’éventualité d’une libération. De concert avec Amnistie internationale, le gouvernement a également sommé Ottawa de « changer de vitesse » afin de favoriser la libération de cet homme condamné pour avoir rêvé d’une parole libérée dans son pays.













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