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    Du désir trouble à l’université

    Les directrices du collectif : Laurence Pelletier, Martine Delvaux et Valérie Lebrun
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les directrices du collectif : Laurence Pelletier, Martine Delvaux et Valérie Lebrun
    Essai
    Sexe, amour et pouvoir Il était une fois… à l’université
    Sous la direction de Martine Delvaux, Valérie Lebrun et Laurence Pelletier
    Remue-ménage
    Montréal, 2015, 150 pages

    Sujet bien délicat que celui des rapports amoureux et sexuels entre des professeurs d’université et des étudiants. Nier que de tels rapports mettent en jeu des relations de pouvoir relèverait de l’aveuglement. « La norme, fait remarquer Martine Delvaux, professeure à l’UQAM, implique un homme en position de supériorité et une femme en position de subordonnée, et le plus souvent, elle implique un abus de pouvoir. »

     

    Faut-il, pour cela, criminaliser de telles relations ou, à tout le moins, mettre en place des règles déontologiques visant à les interdire, même si des adultes « consentants » sont en cause ? Ne risque-t-on pas, ce faisant, comme le croit Kateri Lemmens, professeure à l’UQAR, « de détourner un problème qui tiendrait d’abord à l’éducation et à la morale et de favoriser l’hypocrisie et la clandestinité » ?

     

    Les enjeux liés à cette question sont sérieusement abordés dans Sexe, amour et pouvoir. Il était une fois… à l’université, un ouvrage collectif dirigé par Martine Delvaux, Valérie Lebrun et Laurence Pelletier et issu d’un colloque tenu à l’UQAM le 14 novembre 2014. Les 17 intervenantes réunies sont des universitaires, professeures ou étudiantes, et proposent de solides réflexions qui, même quand elles expriment une indignation, évitent l’esprit de procès.

     

    Le camp du refus

     

    « Rien n’est simple dans ces histoires, écrit Delvaux, ni le désir des unes, ni le pouvoir des autres, ni le pouvoir des unes et le désir des autres. » Delvaux, cependant, comme Yvon Rivard dans son essai Aimer, enseigner (Boréal, 2012), une référence omniprésente dans ce collectif, appartient, dans ce débat, au camp du refus.

     

    Les véritables histoires d’amour entre un prof et une étudiante existent, reconnaît-elle, mais « la norme, c’est le malheur ». Le contexte dans lequel naissent ces relations, croit-elle, « annule, en quelque sorte, le consentement ». Delvaux évoque même la « culture du viol », qui n’épargnerait pas l’université, ajoute que ces histoires pourrissent le climat nécessaire aux études (« quel savoir est transmis quand l’université prend l’allure d’un journal à potins […]) et plaide donc pour l’établissement de codes de conduite en cette matière.

     

    Kateri Lemmens, qui avoue avoir fréquenté un de ses profs de philosophie dans une histoire sans « harcèlement ni abus ni aucun manquement identifiable aux codes ou principes du monde universitaire », est plus nuancée. Elle dénonce, comme Delvaux et Rivard, les profs séducteurs à répétition, mais se demande si « les questions morales qui concernent l’amour et le désir réciproque, mutuel, sincère, peuvent faire l’objet d’une même considération, dénonciation, réprobation ».

     

    Elle cite le cas de l’écrivaine Nancy Huston, qui raconte avoir eu une relation avec un prof alors qu’elle avait 15 ans. Dans un texte paru en 1995, Huston affirme que « le harcèlement n’avait rien à faire là-dedans » et parle d’une exaltante histoire d’amour. Toutefois, en 2012, dans Reflets dans un oeil d’homme (Actes Sud), la perspective est plus grise. Huston, cette fois, « évoque la violence qu’aurait engendrée cette relation » et attribue au prof un « désir de profanation ». L’âge de la jeune fille, ici, facilite la réprobation. Une élève de 15 ans, tous en conviendront, ne devrait pas être soumise à une telle expérience.

     

    Alcibiade ou Socrate ?

     

    À l’université, toutefois, les acteurs sont des adultes. Lemmens, pour éclairer l’affaire, livre d’abord une magnifique réflexion sur Le banquet de Platon et sur les rapports troubles entre Alcibiade, animé par le besoin de séduire et éperdu de désir, même charnel, pour Socrate, et ce dernier, qui choisit la sublimation dans un admirable souci pédagogique.

     

    Lemmens admet, comme le suggère Sandrine Galand dans un autre texte, qu’une « distance adéquate » est nécessaire entre le ou la professeur(e) et l’étudiant(e) pour que s’installe un sain « amour qui rassemble deux intellects » ; elle reconnaît, ainsi que le propose Gabrielle Giasson-Dulude dans une très belle réflexion, que l’effacement, chez le maître, « de cette part de soi qui aurait pu demander l’admiration » de sa personne au profit d’un amour de la discipline enseignée est un idéal.

     

    Toutefois, l’écrivaine qu’elle est aussi, attachée à « cette vérité des humains toute tissée de paradoxe », rejette « la rectitude morale » et reste sensible à la valeur érotique et intellectuelle de l’élan d’Alcibiade, tout en admirant l’attitude de Socrate. « Comment alors, se demande-t-elle en conclusion de cet essai profond et éblouissant, réconcilier mon désir de sagesse, de vertu et mes fictions qui sont à leur manière des plaidoyers pour éros, pour cet ordre du désir qui fissure les êtres, qui ouvre sur le désordre du monde ? […] Entre protection et liberté, entre répression et responsabilisation, je demeure tiraillée. »

     

    Dénonciation, sous divers tons, du « sexisme systémique à l’université », selon la formule de Pelletier et Lebrun, cet ouvrage, qui contient plusieurs essais incandescents, tant par le propos que par le style, nous plonge au coeur d’une vieille histoire qui ne passe pas, qui fascine mais ne va pas sans drames bien réels, et nous impose, par conséquent, une réflexion morale fondamentale.

    Sexe, amour et pouvoir. Il était une fois… à l’université
    Sous la direction de Martine Delvaux, Valérie Lebrun et Laurence Pelletier, Remue-ménage, Montréal, 2015, 150 pages












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