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    Roman québécois

    La maison de l’attente

    2 mai 2015 | Danielle Laurin - Collaboratrice | Livres
    L’auteure Morgan Le Thiec
    Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’auteure Morgan Le Thiec
    Roman
    Les questions orphelines
    Morgan Le Thiec
    Pleine lune
    Montréal, 2015, 196 pages.

    Une maison est toujours plus qu’une maison. Surtout quand il s’agit de celle où on a grandi. Plus encore quand dans l’enfance s’est produit dans cette maison l’inconcevable, l’irréparable. Pour le héros des Questions orphelines : la disparition de sa mère quand il avait 10 ans.

     

    Plus de 25 ans plus tard, Billy l’attend encore. Est-elle seulement vivante ? Et si oui, où est-elle ? Mais surtout : pourquoi est-elle partie ? Pourquoi a-t-elle abandonné ses deux fils et son mari ? Ces questions demeureront insolubles.

     

    Il y aura bien des tentatives d’explication, des supputations. Désaccord total entre les deux frères là-dessus. L’aîné, Billy, trouve que c’est trop facile d’accuser le père, sa rigidité, son désir de contrôle incessant. Il y a certainement d’autres raisons. Mais Micky, son cadet de quatre ans, a depuis longtemps choisi son camp. Il a tourné le dos à son père autoritaire et à son frère obéissant.

     

    Dès le départ, les deux garçons avaient réagi de façon totalement différente à la disparition subite de la mère. Le plus petit ne cessait de poser des questions au père muré dans la douleur, le silence. Le plus grand respectait l’attitude de ce dernier. Mieux valait se concentrer sur les choses concrètes de la vie. Pour ne pas sombrer.

     

    Micky le rebelle, devenu poète, gagne sa croûte comme traducteur à Toronto ; Billy le bon garçon à son papa n’a rien fait de sa vie, se débrouille tant bien que mal comme barman à Londres. On en est là. Quinze ans que les deux frères ne se sont pas vus quand commence le roman.

     

    Durant tout ce temps, Billy a continué à se préoccuper de son père, Samuel, même à distance. « Ma vie s’est construite en fonction de Samuel, des grandes décisions de sa vie. Je l’ai suivi puis je l’ai quitté. Mais chaque ville dans laquelle j’ai vécu est marquée par ma relation avec lui. Montréal, Boston, Londres. Et derrière cette relation, l’ombre de ma mère, de ses décisions. Qu’ai-je fait de ma propre vie ? »

     

    Durant tout ce temps : coups de téléphone réguliers à son père, vacances à deux tous les étés. Mais jamais Billy n’a osé lever le voile du silence entre eux. Jamais osé aborder l’essentiel avec lui. Maintenant, il est trop tard.

     

    Espérances inachevées

     

    Le père est malade, il perd la mémoire, divague, hallucine. Placé dans un établissement depuis six mois. Devant la fenêtre de sa chambre qui donne sur l’autoroute 40, il rétrécit de jour en jour. C’est pour ça que Billy est de retour à Montréal. Pour veiller son père guetté par l’agonie. Et pour régler ses affaires.

     

    Il est là pour disposer entre autres de cette foutue maison où c’est si pénible pour lui de remettre les pieds. « Mais comment vider la maison alors que mon père est encore vivant et que survit encore, quelque part au fond de lui, l’homme qui a voulu tout gardé ? »

     

    Deux ans après la disparition de la mère, le père avait pourtant vendu la maison pour s’établir avec ses fils aux États-Unis, son pays de naissance. Comment expliquer qu’il l’ait rachetée quelques années plus tard pour n’en plus bouger ? Au cas où la mère de ses enfants reviendrait un jour ?

     

    Elle est partout, la mère, dans cette maison. Partout dans le « hurlement, silencieux, de sa disparition ». Partout dans ses contradictions : « Elle souriait, puis elle s’assombrissait. Elle faisait mille promesses, puis elle les oubliait. Il fallait aimer les moments avec elle pour ce qu’ils étaient, des parenthèses lumineuses, magnifiques, pleines d’espérances inachevées. »

     

    Nous naviguons entre l’évocation poétique et le réalisme plus concret. Nous sommes tout du long dans la tête de Billy. En quatre temps. Quatre parties de roman inégales, de plus en plus courtes. C’est très lent au début, l’impression de tourner en rond, ce que fait lui-même Billy dans sa tête, en réalité. Des bribes d’histoire ici et là, des souvenirs épars, des non-dits qui demeurent en l’air…

     

    Dépasser l’attente

     

    Puis ça revient, plus explicite, détaillé. Ça s’accélère, on est moins dans le magma intérieur, même si encore dans la douleur, on est davantage dans l’action, dans la nécessité d’agir malgré tout. Enfin, ça se bouscule. Des révélations sont faites, des secrets révélés. Des liens s’approfondissent. Et la vie bat, plus forte que tout. Même si le mystère premier demeure entier.

     

    Dialogue entre les deux frères :

     

    «— Tu crois qu’on peut faire son deuil un jour, Billy ? Arrêter d’attendre ?

     

    — Non… Je pense qu’il faut apprendre à vivre avec cette attente, essayer de la dépasser.»

     

    Dans ce premier roman, Morgan Le Thiec, Montréalaise d’origine française, auteure de deux recueils de nouvelles, fouille avec minutie et doigté les blessures de l’enfance. Elle puise surtout dans les voies de repli qui s’offrent ensuite. Et propose quelque chose qui pourrait ressembler à une reconstruction, même tardive. Ou à son début.

    Les questions orphelines
    Morgan Le Thiec, Pleine lune, Montréal, 2015, 196 pages












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