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    «Six degrés de liberté» de Nicolas Dickner: un défi à la gravité

    14 mars 2015 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    Nicolas Dickner
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Nicolas Dickner
    Entretien
    Six degrés de liberté
    Nicolas Dickner
    Alto
    Québec, 2015, 392 pages

    En librairie le 17 mars

    Dix ans après Nikolski, l’écrivain revient avec un troisième roman au coeur duquel se trouve un étonnant voyage clandestin. Entretien.

    Un jour d’octobre 2001, des travailleurs du port de Gioia Tauro, dans le sud de l’Italie, découvrent un homme dans un conteneur spécialement aménagé. Amir Farid Rizk, un Canado-Égyptien de 43 ans, avait semble-t-il quitté Le Caire, en Égypte, cinq jours plus tôt caché à bord d’un conteneur qui devait ensuite prendre la direction de Montréal sur un autre cargo.

     

    « Container Bob », comme on a depuis surnommé ce mystérieux passager clandestin — pourtant muni d’un passeport canadien valide —, avait pensé à tout : lit, toilette, chauffage d’appoint, ordinateur portable, téléphones cellulaire et satellitaire, en plus d’avoir embarqué assez d’eau et de nourriture pour soutenir un petit siège. L’homme s’est depuis évanoui dans la nature.

     

    Nicolas Dickner s’est senti « scoopé » lorsqu’il a découvert cet étonnant fait divers dans un article du magazine Wired il y a deux ou trois ans. Le romancier raconte avoir frôlé la catastrophe. « Je travaillais depuis deux ans sur Six degrés de liberté quand j’ai appris que quelqu’un l’avait déjà fait. J’ai pratiquement mis le roman au rancart, avant de finalement le récupérer.

     

    C’est l’un de ces moments rares et étranges où la fiction rencontre la réalité, poursuit Dickner, avant d’évoquer une histoire du même genre qui a récemment refait surface. Celle de Reg Spiers, un athlète australien sans le sou qui s’est lui-même « posté » par avion en 1964 entre Londres et Perth, bringuebalé pendant 63 heures dans une caisse en bois via Paris, Bombay et Singapour…

     

    Une négation de la géographie

     

    L’héroïne de Six degrés de liberté, Lisa Routier-Savoie (relisez le nom de famille), est une adolescente de 15 ans qui vit seule avec son père dans une petite ville de la Montérégie, envahie par le sentiment — partagé par beaucoup d’adolescents — d’être prisonnière du lieu et des circonstances.

     

    Son amitié chaste mais « complémentaire » avec Éric, un jeune voisin agoraphobe qui partage avec elle quelques lubies, sera toutefois compromise lorsqu’Éric devra suivre sa mère, qui souhaite refaire sa vie au Danemark. Une relation qui prendra fin avec « l’élégance brutale d’un dynamitage ».

     

    Mais quelques années plus tard, ce petit génie de l’informatique ayant fait fortune va la financer et lui prêter main-forte afin de « hacker » les systèmes informatiques de compagnies de transport et des autorités portuaires pour l’aider à réaliser un fantasme : faire le tour du monde à bord d’un conteneur réfrigérant spécialement aménagé. « C’est mieux qu’une route. Mieux qu’un passeport. Avec ça, la géographie n’existe plus », dira l’un des protagonistes.

     

    En parallèle, Jay, une fraudeuse informatique qui purge sa peine en travaillant comme analyste de données pour la Gendarmerie royale du Canada, entreprend de traquer personnellement, une étincelle au fond des yeux, le conteneur fantôme. On reconnaîtra dans cette pirate informatique originaire de Tête-à-la-Baleine le personnage de Joyce dans Nikolski, le premier roman de Dickner.

     

    Des personnages de solitaires un peu toqués, vaguement asociaux et geeks, habitent l’univers — l’univers connu en tout cas — de l’auteur. Il pousse cette tendance d’un cran en faisant faire cette fois à l’un d’entre eux un voyage plutôt paradoxal : avaler les kilomètres, traverser les océans et les frontières sans rencontrer ni paysages ni âme qui vive. « Il y a derrière ça une volonté de négation de la géographie », reconnaît-il. Question de se renouveler ou de se contredire un peu, tant ses deux premiers romans étaient imprégnés, justement, par le territoire et la géographie.

     

    Une idée qui est arrivée très tôt dans le processus. « Parce que, lorsqu’on écrit, il y a toujours une espèce de tension entre le désir de faire une oeuvre cohérente et celui de se renouveler, de ne pas avoir l’impression d’écrire toujours le même bouquin. »

     

    Pour le voyage, contre l’ennui

     

    Mais pour s’approcher vraiment du coeur de ce nouveau roman de Nicolas Dickner, peut-être vaut-il mieux évoquer le cas de « Lawnchair Larry ». Ce camionneur californien, qui avait décollé de la cour arrière de sa maison de San Pedro le 2 juillet 1982, était monté à une altitude de 4600 mètres sanglé à une chaise de jardin à laquelle étaient attachés 45 ballons-sondes gonflés à l’hélium. Larry Walters avait emporté son fusil à plomb (pour contrôler la descente), un CB, des sandwichs, de la bière et un appareil photo.

     

    « Walters illustre bien, il me semble, le paradoxe fondamental derrière cette histoire-là. Quel est le sens, quelle est la symbolique du roman ? On peut faire plein d’épilogues sur le besoin de liberté ou la portée métaphysique. Mais l’histoire de Lisa reprend tout à fait le motif de celle de Larry Walters, qui avait répondu, quand on l’avait interrogé sur ses motivations : “A man can’t just sit around” [Un gars ne peut pas juste rester assis]. L’idée de faire un truc seulement parce que c’est possible de le faire. »

     

    Six degrés de liberté est ainsi dédié à la mémoire de cet homme rêveur et audacieux, héros d’un jour qui a connu une fin tragique. Walters se suicidera onze ans plus tard, les feux de sa popularité éphémère une fois bien éteints, au coeur d’une forêt du nord de Los Angeles.

     

    « C’est peut-être une réaction contre l’ennui fondamental de l’existence. Il y a toujours cette démangeaison qui nous pousse à faire des trucs. Et ça demeure souvent quelque chose d’un peu inexplicable. » L’écriture, comme le voyage, n’est peut-être souvent rien d’autre : une façon de préférer les ennuis à l’ennui.

     

    Une sorte d’antidote aussi contre le rapetissement du monde à l’heure de la globalisation des échanges commerciaux et de l’instantanéité universelle des réseaux sociaux, où « tout le monde est similaire jusque dans la différence », confie l’écrivain, qui perçoit aujourd’hui un certain « désenchantement » par rapport à Internet et ses réseaux, de plus en plus captés par les puissances capitalistes.

     

    S’il demeure aussi ludique, peuplé par des personnages de doux obsédés, Six degrés de liberté contient toutefois un peu moins d’ironie que ses romans précédents, Nikolski ou Tarmac (Alto, 2005 et 2009). La maladie et la solitude y pèsent un peu plus. Le père de Lisa dépérit de l’alzheimer. Jay croupit dans sa prison professionnelle, comptant les jours qu’il lui reste à purger comme d’autres comptent les années qui les séparent de l’heure de la retraite.

     

    Véritable « sommet de l’échelle évolutive », présent dans l’intimité de chacun (« Pensons seulement à son importance pour un géant comme Ikea »), le transport par conteneur représente aussi un immense phénomène économique encore largement impensé, même opaque, croit Nicolas Dickner, qui leste ainsi son roman d’une réflexion soft sur le capitalisme global.

     

    Fin d’un cycle

     

    Dix ans après la publication de son premier roman, Nikolski, qui inaugurait par un coup d’éclat littéraire la maison d’édition Alto d’Antoine Tanguay, ce nouveau roman de Dickner lui permet de boucler un cycle. L’écrivain né à Rivière-du-Loup en 1972 vient de livrer coup sur coup trois manuscrits en moins de dix-huit mois pour Alto, avec Révolutions, écrit en collaboration avec Dominique Fortier, et Les weird, la traduction d’un roman d’Andrew Kaufman.

     

    Ce père de deux jeunes enfants ressent la nécessité de reprendre son souffle avant de se remettre en selle. Mais les idées foisonnent, il ne faut pas en douter. Il s’agira pour lui de les canaliser au sein d’un projet pour lequel il pourra se passionner durant quatre ou cinq ans.

     

    Pour l’instant, c’est le point mort, la vie lui prend tout — il est même retourné aux études depuis peu. « Je ne lis rien », confie-t-il dans un soupir résigné, lui qui relève aussi tout juste d’un déménagement au cours duquel, pour ajouter encore au supplice, tous ses livres lui sont repassés entre les mains. Quant aux voyages — il a séjourné longuement au Pérou, en République dominicaine et en Allemagne —, on ose à peine en parler pour ne pas alourdir sa nostalgie du moment.

     

    Il reste que le voyage, que ce soit tiré par des ballons remplis d’hélium, par conteneur réfrigérant ou à travers l’écriture d’un roman, demeure encore un formidable moyen d’échapper à la gravité.

    Six degrés de liberté
    Nicolas Dickner, Alto, Québec, 2015, 392 pages. En librairie le 17 mars.












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