Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Quand les zouaves étaient sérieux

    Louis Cornellier
    7 février 2015 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Les lieutenants Brownlow et Englet (Espagnol et Albanais) et le capitaine Campbell, zouave, sont photographiés en 1866.
    Photo: William Notman / Musée McCord Les lieutenants Brownlow et Englet (Espagnol et Albanais) et le capitaine Campbell, zouave, sont photographiés en 1866.
    Essai
    Les soldats du pape
    Sous la direction de Jean-Philippe Warren
    Presses de l’Université Laval
    Québec, 2014, 146 pages

    On a beau se le faire rappeler par des universitaires sérieux, on peine à l’imaginer aujourd’hui : de 1868 à 1870, 507 jeunes Canadiens français se sont portés volontaires pour devenir zouaves pontificaux et aller se battre au Vatican. En voie d’unification, l’Italie veut conquérir Rome et trois États contrôlés par le pape Pie IX. Des catholiques de l’Europe et du Canada souhaitent donc venir en aide à ce dernier. Au Québec, Mgr Ignace Bourget, en guerre locale contre les idées libérales de plus en plus populaires, voit là une belle occasion de promouvoir les idées conservatrices et ultramontaines. Sa campagne aura du succès.

     

    En 1924, Lionel Groulx, dans Notre maître, le passé, s’extasie encore devant ces nouveaux croisés. « Ah ! ces petits zouaves de Pie IX, il faudra les aimer beaucoup et les placer bien haut dans notre histoire, écrit-il. […] Les origines de leur mouvement, ce frisson sacré qui souleva tout à coup les jeunes poitrines et fit passer d’un bout à l’autre du Canada français un courant magnétique, tout cela se peut-il expliquer sans l’intervention mystérieuse de l’Esprit ? »

     

    Si « faire le zouave », aujourd’hui, signifie agir en imbécile, on doit constater que l’affaire, à l’époque, fut on ne peut plus sérieuse. Ces jeunes hommes, et ce n’était pas des farces, voulaient vraiment donner leur vie pour la gloire du catholicisme et de leur nation.

     

    Les tenants et aboutissants de cette épopée sont bien présentés dans Les soldats du pape, un ouvrage collectif dirigé de main de maître par le sociologue Jean-Philippe Warren. En plus de faire ressortir l’esprit qui animait les zouaves canadiens, ce livre explique clairement le contexte du mouvement et ses suites. Il faut savoir, en effet, qu’il y eut, au Québec, des gens pour se revendiquer de l’esprit zouave jusqu’en 1993.

     

    La virilité belliqueuse

     

    Une idée reçue veut que le Québec ait été, tout au long de son histoire, caractérisé par une attitude plutôt pacifiste. L’historien Ollivier Hubert montre ici que ce n’est pas vraiment le cas. Un tiers des colons qui ont peuplé la Nouvelle-France étaient d’anciens militaires, rappelle-t-il, « et la milice faisait des Canadiens un peuple en arme ».

     

    Dans les milieux bourgeois, le discours de « la virilité belliqueuse et dominatrice » est très répandu. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les collèges classiques entretiennent presque tous des milices scolaires, qui initient les jeunes de bonne famille à la culture militaire. C’est dans ce milieu, d’ailleurs, que seront recrutés la plupart des zouaves canadiens.

     

    Arrivés trop tard sur le front, ces derniers ne se battront pas directement contre les troupes italiennes — la reddition de l’armée papale aura lieu en septembre 1870 — et aucun de ces volontaires ne mourra au combat. Leur aventure ne sera pas vaine pour autant.

     

    En chemin vers Rome, nos zouaves passent par la France, où ils reçoivent un accueil chaleureux. Les Français conservateurs, Louis Veuillot en tête, sont impressionnés par la qualité de leur langue — celle du XVIIe siècle, dit-on —, par leur fougue et leur moralité. « L’expédition des zouaves pontificaux, notent Warren et Éric Désautels, a permis de faire connaître les Canadiens de langue française aux Européens à un moment où l’Europe les avait très largement oubliés. » Soldats déçus du pape, nos zouaves furent cependant des diplomates culturels efficaces.

     

    Mal du pays

     

    À Rome même, l’expérience fut plus difficile, explique Warren. Soumis à une discipline militaire de fer, incapables de communiquer directement avec le peuple romain, qui ne parle pas français, nos zouaves, en pays de connaissance en France, comme le montrent les notes de voyage de l’un d’entre eux reproduites dans ce livre, ressentent à Rome un violent mal du pays.

     

    Plusieurs d’entre eux souffriront de la faim, avant d’être faits prisonniers et couverts d’insultes au moment de la défaite. Ils en tireront la leçon, conclut le sociologue, « qu’ils ne pouvaient vivre sous un ciel étranger, que le poids de l’exil leur pesait trop ». Il y a là l’expression d’une part émouvante et constante de l’identité québécoise.

     

    À leur retour au pays, « les jeunes héros de notre dernière épopée », pour reprendre la formule de Groulx, sont acclamés, autant par le peuple que par une poésie propagandiste qui chante ces valeureux patriotes catholiques. Afin de leur venir en aide, les élites cléricales demandent au gouvernement de leur octroyer des terres pour qu’ils puissent poursuivre, autrement, leur mission de défendre la civilisation chrétienne et française.

     

    En 1871, dans les Cantons-de-l’Est, sur les bords du lac Mégantic, est donc fondée Piopolis, une paroisse baptisée en l’honneur de Pie IX et destinée à la colonisation par les zouaves. Mal accueillis par des Écossais déjà installés dans cette région, peu préparés au métier d’agriculteur sur des terres difficiles et éloignées des grands centres, les zouaves ne feront pas de miracles. Piopolis est aujourd’hui une petite municipalité d’environ 400 habitants.

     

    Pendant des années, raconte Diane Audy, les soldats canadiens français du pape et leurs descendants animeront une association d’inspiration militaire ayant pour but de préserver la mémoire de leur aventure et l’esprit de leur mouvement. En 1984, dans leur chant du cygne, ils accueilleront Jean-Paul II à Québec.

     

    Depuis 1960, cependant, faire le zouave n’attire plus l’admiration. Sans s’en désoler, on peut au moins souhaiter pour cette passionnante histoire mieux que l’oubli.

    Pour voir le documentaire Avec tambours et trompettes (Marcel Carrière, 1968) sur l'histoire des zouaves pontificaux au Québec

    Les lieutenants Brownlow et Englet (Espagnol et Albanais) et le capitaine Campbell, zouave, sont photographiés en 1866. Alfred Laroque, zouave pontifical en 1868
    Les soldats du pape
    Sous la direction de Jean-Philippe Warren, Presses de l’Université Laval, Québec, 2014, 146 pages












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.