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    Sur le Web

    Louis Hamelin
    13 décembre 2014 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques
    Jack Kerouac lors de son passage à l’émission Le sel de la semaine en 1967, à Radio-Canada
    Photo: Festival du nouveau cinéma Jack Kerouac lors de son passage à l’émission Le sel de la semaine en 1967, à Radio-Canada
    Sur les traces de Jack Kerouac
    Gabriel Anctil, Marie-Sandrine Auger et Franco Nuovo
    Ici Radio-Canada Première
    Montréal, 2014, 89 pages en numérique seulement

    Cette chronique, comme toutes celles que j’envoie au Devoir depuis le début de l’automne, sera accompagnée, virage tablette oblige, d’une amorce de 90 caractères très exactement, vouée à demeurer invisible aux yeux de l’archaïque lecteur du monde imprimé. La chute mondiale de la demande en papier journal rescape nos épinettes et fabrique des chômeurs d’Iroquois Falls à Baie-Comeau, mais ne menace les pisseurs d’encre de l’ère prénumérique dans mon genre que d’une dématérialisation sans douleur.

     

    Processus dans lequel le fait qu’on m’a, pour la première fois, proposé de lire et de commenter un livre numérique représente peut-être une étape significative, qui sait. On parle ici, je le précise, non pas de la version électronique d’un ouvrage aussi édité sous la forme d’un volume, mais d’un livre qui, dans sa conception et son esprit même, appartient à l’univers du Web. Il y a donc livre numérique et livre numérique. Combien de temps faudra-t-il au Conseil des arts et des lettres du Québec, qui mène en ce moment des « chantiers de réflexion » sur l’interdisciplinarité et le « renouvellement générationnel », entre autres, pour considérer le roman numérique pur comme un genre littéraire à part entière ? Ce jour-là, l’écrivain, qui doit déjà partager les maigres bidoux des subventions à la création avec des conteurs — ces artistes de la scène qui, sans avoir jamais eu à coucher un mot par écrit ailleurs que dans un formulaire, se voient traités en littérateurs par l’institution —, l’écrivain, dis-je, devra aussi disputer son pauvre butin à des équipes de concepteurs Web et de designers de contenus.

     

    L’expérience numérique

     

    Car contenu il y a, et de l’enrichi super-plus, mes bons amis, avec de l’interactivité tout plein dont, indécrottable grosse bête, je n’ai guère pu profiter, pogné que je suis avec le préhistorique OS X 10.8.5 de mon Mac en PDF. Sur les traces de Jack Kerouac, le livre numérique, possède plusieurs coauteurs, qui vont de Gabriel Anctil, co-idéateur de la série radiophonique dont émane la publication internautique en question, à « l’équipe de contenu et de design d’ICI Radio-Canada.ca », peut-on lire sur le site de la « première chaîne », en passant par Jack Kerouac lui-même, très présent par sa prose aux odeurs de vieux joual dont ce Web novel est farci.

     

    La série reconduit une posture biographique qui, pour aborder l’oeuvre de Kerouac, n’a rien de très neuf : suivre le fil identitaire canadien-français qui mène du Bas-du-Fleuve jusqu’à la vieille Lowell des filatures de coton. Dans les archives du Devoir du début des années 1970, on peut trouver tout un cahier Livres consacré à ce nouveau Kerouac québécois découvert par des cousins du Nord aussi différents que Victor-Lévy Beaulieu et Gilles Archambault. En 1987, à la Rencontre internationale Jack Kerouac de Québec, cette revendication ethnique va déboucher sur un affrontement ouvert entre les VLB et Denis Vanier de ce monde et la vieille garde beatnik, inconsciente de la rage d’affirmation d’une petite nation en peine d’amour postréférendaire, tout ce beau monde se disputant, entre deux bières, la dépouille du canuck, sa postérité symbolique. Passablement déconcertés, les Ferlinghetti et Ginsberg n’y comprenaient que dalle.

     

    Aux États-Unis, la notice de William Saroyan qualifie ce dernier d’écrivain arméno-américain, celle de John Fante dit qu’il a été un écrivain américain. Tous deux étaient fils d’immigrants. Alors, aurait-il fallu apposer à Jack Kerouac l’étiquette d’écrivain franco-américain ? Peut-être… Ce qui est sûr, c’est que le Québec ne pouvait produire son grand écrivain américain que par une forme d’automutilation linguistique, en sacrifiant l’héritage maternel. Sur les traces de Kerouac montre bien que le Ti-Jean à sa mère ne fut jamais parfaitement soluble dans le melting-pot.

     

    Rêver en français

     

    La thèse d’un Kerouac en écrivain québécois de la diaspora a reçu, il y a quelques années, un bon coup de piston avec la découverte à New York de deux manuscrits inédits rédigés en français. Contrairement au Michel Tremblay des années 1960 et à la génération parti-priste, l’utilisation du joual par Kerouac n’a rien d’un choix éthique ou esthétique. L’idiome coloré et massacré des prolos francos d’outre-frontière était la seule langue française qu’il connaissait. L’un des attraits indéniables de ce livre numérique réside en cette plongée dans la fabrique langagière d’un auteur dont nous découvrons qu’il fit bien plus que de parsemer de bribes de patois folkloriques certains de ses romans écrits en anglo-américain.

     

    « Je suis Canadien Français, mis au monde à New England. Quand j’fâché j’sacre souvent en français. Quand j’rêve j’rêve souvent en français. Quand je braille j’braille toujours en français. »

     

    Sinon, que dire de ce livre numérique ? Ça se lit comme une histoire pour enfants, avec de belles illustrations en couleurs. Le texte est encapsulé, éclaté en un semis de notations et de citations qui surnagent au milieu de la prépondérante iconographie. Rien pour se prendre la tête. On y suit Anctil et l’animateur Franco Nuovo sur la piste de la bébitte, jusqu’à la Grosse Pomme. Parfois, ils prennent le temps d’écrire une carte postale à leur héros, et c’est d’une mièvrerie assez désolante. Nuovo : « Avec mes camarades, on a beaucoup marché dans Greenwich Village, foulant les trottoirs imbibés de ton génie et de ton ivresse. »

     

    Splich ! splach ! a-t-on envie d’ajouter, et tant qu’à patauger. La citation est caractéristique du ton de l’ensemble et elle démontre une évidence, à savoir qu’un ouvrage numérique de cette espèce est encore loin, bien loin de menacer la substantifique moelle d’une bonne biographie solide, qui radiographie son sujet et fouille où ça fait mal plutôt que de surfer sur la légende, disons le Memory Babe (Grove Press)de Gerard Nicosia. Dans laquelle on voyait un étudiant ressortir épouvanté de chez Mémère après avoir calculé que le grand écrivain éclusait une moyenne de seize whiskys-sodas à l’heure. À la radio, Nuovo interroge un vieux type de Lowell. « Comment il était, Kerouac ? – Soûl. »

    Sur les traces de Jack Kerouac
    Gabriel Anctil, Marie-Sandrine Auger et Franco Nuovo, Ici Radio-Canada Première, Montréal, 2014, 89 pages, en numérique seulement












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