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    Le christianisme musclé de Gregory Baum

    Depuis 50 ans, les théologiens québécois sont engagés dans la lutte pour la justice

    Louis Cornellier
    29 novembre 2014 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Gregory Baum, 91 ans, est théologien et militant de Québec solidaire.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir Gregory Baum, 91 ans, est théologien et militant de Québec solidaire.
    Vérité et pertinence
    Un regard sur la théologie catholique au Québec depuis la Révolution tranquille

    Gregory Baum
    Traduit de l’anglais par Richard Dubois
    Fides
    Montréal, 2014, 336 pages

    On pouvait-on lire, au fronton de l’Académie, l’école où professait Platon : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ».Que nul n’entre ici s’il méprise le catholicisme, s’il honnit la foi et, par conséquent, tient la théologie pour une fumisterie, aurais-je envie d’écrire en épigraphe à cette chronique.

     

    L’essai dont elle traitera, en effet, est un brillant hommage à la théologie catholique québécoise telle qu’elle se pratique depuis la Révolution tranquille. Son auteur, Gregory Baum, n’hésite pas à écrire, par exemple, « que le combat pour la liberté et la paix n’est pas une entreprise prométhéenne, mais une réponse à un appel divin ». Aussi, que les mécréants satisfaits soient prévenus : ils seront, dans les pages de ce livre et les lignes qui suivent, en territoire étranger.

     

    Qu’on ne s’y trompe pas, cependant : les grenouilles de bénitiers, les cathos peinards qui trouvent que le nouveau pape est trop progressiste et que le regretté Raymond Gravel était trop audacieux se retrouveront eux aussi, dans ce qui suit, en territoire hostile.

     

    La théologie que présente et salue Baum dans Vérité et pertinence est celle qui puise dans la foi en Dieu et dans l’exemple de Jésus les raisons des combats pour la justice sociale, l’égalité entre les hommes et les femmes et la préservation de l’environnement. « Dans le monde d’aujourd’hui, écrit l’essayiste, Jésus-Christ ne nous invite pas au repos, mais à une sainte fébrilité. » Tout ce livre, admirable et passionnant, chante une théologie québécoise francophone contemporaine qui se veut une invitation à se tenir debout face à ce qui entrave la liberté et la dignité humaines.

     

    Héritage et projet

     

    Théologien anglo-québécois d’origine allemande, Gregory Baum, 91 ans cette année et militant de Québec solidaire, a enseigné à l’Université de Toronto et à l’Université McGill. Son livre, écrit en anglais et paru dans cette langue chez McGill-Queen’s University Press il y a quelques mois, visait d’abord à faire connaître au public anglophone l’évolution récente de la réflexion catholique du Québec francophone. Or, cette dernière est si peu connue par les francophones eux-mêmes que la traduction française de l’ouvrage, réalisée par Richard Dubois, s’imposait.

     

    Avec la Révolution tranquille, rappelle Baum, les Québécois veulent « se montrer à la hauteur de la modernité et demeurer, envers et contre tout, une société distincte ». Les théologiens seront de la partie, inspirés en cela par le concile Vatican II, auquel Baum a participé à titre d’expert, dont l’esprit d’ouverture s’accorde avec l’élan de la Révolution tranquille.

     

    En 1971, la commission Dumont, mise sur pied trois ans plus tôt par les évêques québécois afin de nourrir le dialogue entre l’Église et ce Québec nouveau, reconnaît que ce dernier est devenu laïque et pluraliste. Le rapport, qui insiste sur les notions d’héritage et de projet, lance un appel en faveur de la démocratisation de l’Église, d’un partage des responsabilités entre les laïcs et les religieux dans ses rangs et d’une reconnaissance de la dissidence en Église. À l’heure où, au Québec, le catholicisme culturel, c’est-à-dire d’habitude, décline, les théologiens retrouvent, eux, une ferveur croyante et militante d’une rare intensité.

     

    Dumont et Grand’Maison

     

    Baum consacre de belles pages à la pensée théologique de Fernand Dumont, auteur du rapport du même nom, qui considère la foi comme « une donnée anthropologique universelle qui guide l’être humain vers une transcendance sans nom », tout en demeurant habitée par le doute. Pour Dumont, cependant, cette transcendance a un nom, c’est le Dieu de la Bible. Le rencontrer, par le Fils, transforme le coeur et la conscience humaine.

     

    Dans cette expérience, la doctrine, ou la vérité, vaut, mais ne suffit pas. « Les vérités ne peuvent élever ou transformer les sujets qui les rencontrent sans un élan de l’âme et du coeur, sans une adhésion subjective », écrit Jean-Philippe Warren, en préface, pour expliquer la notion de pertinence. S’il vivait ce renouveau catholique comme une grâce, Dumont, toutefois, ne manquait pas de déplorer son épuisement rapide dans un Québec de plus en plus individualiste, utilitariste et capitaliste.

     

    Plus pasteur et prophète que savant, Jacques Grand’Maison affirme, dès 1965, que « croire en Jésus et à son enseignement fait du chrétien un témoin qui s’engage à promouvoir justice et solidarité partout dans le monde ». S’il ne répond pas aux angoisses et aux questions concrètes des croyants, l’Évangile, clame-t-il, perd sa pertinence.

     

    Il y a, dans ce monde, des péchés personnels, mais aussi des péchés structurels qu’il faut combattre, déclare Grand’Maison. Se déresponsabiliser devant un système injuste n’est pas digne d’un catholique. En 1987, les évêques canadiens écriront, dans le même sens, que « ce combat pour la justice n’est donc pas pour les chrétiens un choix qui leur serait offert. Il fait partie intégrante de l’annonce de l’Évangile au monde ».

     

    Pour désigner cette foi militante d’abord engagée dans ce monde, les anglicans, au XIXe siècle, parlaient d’un « christianisme musclé ». Baum, et presque tous les théologiens et théologiennes qu’il présente, cultive cette foi agissante, en insistant pour dire que leur élan provient « de l’action d’une grâce salvatrice ». Qu’on le sache : le christianisme bien compris n’est pas une thérapie et la gauche, au Québec, est parfois catholique.

    Vérité et pertinence. Un regard sur la théologie catholique au Québec depuis la Révolution tranquille
    Gregory Baum, traduit de l’anglais par Richard Dubois, Fides, Montréal, 2014, 336 pages












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