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    Le père fantôme

    Danielle Laurin
    6 septembre 2014 |Danielle Laurin | Livres | Chroniques
    « Mon père avait toujours été un revenant. Jamais là, mais toujours susceptible de réapparaître », écrit Catherine Mavrikakis dans son dernier roman
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir « Mon père avait toujours été un revenant. Jamais là, mais toujours susceptible de réapparaître », écrit Catherine Mavrikakis dans son dernier roman
    La ballade d’Ali Baba
    Catherine Mavrikakis
    Héliotrope
    Montréal, 2014, 206 pages

    Dans La ballade d’Ali Baba, Catherine Mavrikakis fouille à sa façon, c’est-à-dire sans ménagement, la relation entre une fille et son père. La romancière se met dans la peau de la fille face à son père. Son père mort, qui continue de la hanter, qui lui apparaît, au-delà de la mort. Alors que de son vivant, il a été un père absent.

     

    « Mon père avait toujours été un revenant. Jamais là, mais toujours susceptible de réapparaître. » Qui était Vassili ? Quel homme, quel mari, quel enfant a-t-il été, se demande Erina, la narratrice ?

     

    Le roman se lit comme une quête du père insaisissable, une enquête sur son histoire pleine de trous, son parcours en dents de scie. On le retrouve, par à-coups, dans sa Grèce natale, dans l’Algérie de son enfance pauvre, puis aux États-Unis, où il tente de se réinventer grâce au rêve américain, avant de s’établir au Québec avec sa femme française et de fonder une famille. Mais ça ne durera pas : il repartira bientôt à New York, seul.

     

    Ces épisodes à eux seuls ne constituent pas pour autant le coeur du roman. Ils sont entrecoupés de souvenirs. Les souvenirs que garde la narratrice de son père, de leurs escapades, de leur complicité à tous les deux. À cette époque, Erina, l’aînée des trois filles, avait un rapport privilégié avec son père.

     

    C’était avant le divorce de ses parents, avant que Vassili disparaisse de sa vie pendant une vingtaine d’années, sauf pour quelques coups de fil surprises. Pour réapparaître sporadiquement ensuite.

     

    Le roman s’ouvre sur un voyage éclair à Key West, en 1968. La mère est restée à Montréal. Le père est seul avec ses trois filles. Il a décidé de leur faire voir la mer pour la première fois de leur vie, en ce début de nouvelle année. Voyage extraordinaire, magique, qu’Erina, à peine neuf ans à l’époque, n’oubliera jamais.

     

    C’est aussi à Key West que se termine le roman, 45 ans plus tard. La narratrice conduit en quelque sorte son père à son dernier repos, tandis que les blessures du passé se réveillent en elle.

     

    Il lui faudra bien tourner le dos à tout cela, boucler la boucle. « Pour l’instant, nous en avons terminé de cette histoire de père et de fille, des contes de la chair de la chair, de devoirs, de respects et de reproches. Pour l’instant, il me faut dire adieu au passé mort. » La dernière scène, prenante, bouleversante, s’avère la plus forte du roman.

     

    Deuils mélancoliques

     

    Entre-temps, on aura eu l’impression, parfois, de se perdre en chemin. On aura assisté à une rencontre surréaliste, un soir de tempête de neige, entre la fille et son père mort, matérialisé en fantôme. Ils se retrouveront de temps en temps, multiplieront les dialogues improbables.

     

    Cela donnera lieu à des situations comiques, malgré la gravité du propos. Beaucoup d’humour derrière, de la part de Catherine Mavrikakis. Et une certaine part d’autodérision, venant de l’auteure du Ciel de Bay City (Héliotrope, 2008), qui a placé la mort, la coexistence entre les vivants et les morts, au centre de son oeuvre de fiction.

     

    Ainsi, le père fantôme qui dit à sa fille : « Et en plus une romancière à qui l’on reproche sans cesse de ne parler que des macchabées. J’ai lu les critiques sur tes livres, ce n’est pas toujours élogieux de ce point de vue. »

     

    Ce qui ressort, d’abord et avant tout, de La Ballade d’Ali Baba : la relation contradictoire, ambivalente, qu’entretient la fille avec son père, lui qui l’avait « tant déçue, tant abandonnée pendant toutes ces années ». Ce père fantasque, menteur, irresponsable, mégalomane, batailleur, manipulateur… et néanmoins fascinant, plein de vie, qui mordait dans la vie, qui savait la rendre palpitante, magique.

     

    Ce que l’on retient, malgré tout, malgré les blessures, les déceptions, les colères rentrées de la fille, c’est son attachement, son amour profond pour son père.

     

    La ballade d’Ali Baba : livre hommage au père, mais sans complaisance. Livre de la réconciliation, sans pour autant que soient niées les désillusions. Et livre du deuil, qui déborde de vie autant que de vulnérabilité.

     

    Dans Ce que dit l’écorce (Nota bene), paru au début de l’année, essai sous forme de fragments cosigné par Nicolas Lévesque, Catherine Mavrikakis notait que « le deuil fait ressortir les traits les plus profonds de notre caractère ». Plus loin, elle ajoutait : « Par bonheur, écrire incarne de plus en plus dans ma vie une manière de casser ma croûte, de déchirer mes couches de pudeur et de peur. »

     

    Ça se voit, ça s’entend, dans La ballade d’Ali Baba.

    « Mon père avait toujours été un revenant. Jamais là, mais toujours susceptible de réapparaître », écrit Catherine Mavrikakis dans son dernier roman
    La ballade d’Ali Baba
    Catherine Mavrikakis Héliotrope Montréal, 2014, 206 pages












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