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    Répertoire de polémiques et de critiques

    23 août 2014 | Renaud Lussier - Collaborateur | Livres
    Combat entre l’archange saint Michel et le dragon au-dessus du mont Saint-Michel. L’ouvrage Aristote au mont Saint-Michel, du médiéviste Sylvain Gouguenheim, a été cloué au pilori.
    Photo: Musée Condé Chantilly Domaine public Combat entre l’archange saint Michel et le dragon au-dessus du mont Saint-Michel. L’ouvrage Aristote au mont Saint-Michel, du médiéviste Sylvain Gouguenheim, a été cloué au pilori.
    Controverses Accords et désaccords en sciences humaines et sociales
    Sous la direction d’Yves Gingras
    CNRS
    Paris, 2014, 280 pages

    L’histoire de la science est parsemée de querelles devenues célèbres, mais les sciences humaines et sociales ont elles aussi générer des controverses, comme le montre le recueil dirigé par Yves Gingras. À travers une présentation de huit cas dans les champs de l’histoire, de l’anthropologie ou de la sociologie des sciences, les recherches de ce collectif nous aident à mieux comprendre la dynamique qui anime ces controverses.

     

    Une partie des cas étudiés prennent la forme de désaccords entre chercheurs sur des questions d’ordre méthodologique ou théorique, mais d’autres exemples, qui éveilleront peut-être davantage l’intérêt du lecteur, ont débordé le cadre universitaire en devenant débats publics. « Dans le cas des sciences humaines et sociales, souligne Gingras, de tels débats publics sont à prévoir lorsque les résultats des recherches remettent en cause des croyances, des idéologies et des intérêts bien ancrés au sein de certains groupes. »

     

    Le jour où Martin Bernal fit paraître en 1987 le premier tome de sa trilogie intitulée Black Athena (PUF), il ne savait pas qu’il allait donner naissance à une controverse qui s’étirerait sur plus d’une vingtaine d’années. En cherchant à démontrer les origines « afro-asiatiques » de la civilisation grecque, le professeur à l’Université Cornell venait du même coup de rattacher le continent africain au grand récit des origines de l’Occident. Devait-on réécrire les livres d’histoire ?

     

    Une Athéna d’ébène?

     

    Pendant que les spécialistes américains se mobilisaient à coups de colloques et de publications pour appuyer ou démonter la thèse de Bernal, « […] Black Athena reçut un accueil particulièrement chaleureux de la part des représentants de diverses communautés ethniques, en particulier des Afro-Américains et des leaders afro-centristes », résume Maude Lajeunesse. Lauréat de l’American Book Award, Black Athena suscita très peu d’intérêt auprès du public à l’extérieur des États-Unis, et les chercheurs européens furent généralement peu convaincus, voire peu intéressés par les prétendues découvertes de Bernal, qui dut consacrer une bonne partie de sa carrière à répondre à ses détracteurs.

     

    Aussi vive soit-elle, la controverse en sciences humaines ne semble pas pouvoir s’exporter facilement, comme en témoigne également le cas, en France, de la polémique très médiatique entourant la parution du livre Aristote au mont Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne (Seuil, 2008). Dans son ouvrage, le médiéviste Sylvain Gouguenheim s’attaquait à l’idée dominante voulant que le monde islamique ait joué un rôle important dans la transmission des textes philosophiques de l’Antiquité.

     

    Avec peu de subtilité, le livre remettait en question la part de l’héritage arabo-musulman en Occident, ce qui lui valut d’être rapidement cloué au pilori dans Libération, comme le rappelle Dominique Laperle. Un collectif de spécialistes rejetèrent en bloc les propositions avancées par Gouguenheim, notèrent au passage d’importantes erreurs factuelles et y relevèrent « un projet idéologique aux connotations politiques inacceptables ». Le médiéviste répliqua en invoquant les difficultés inhérentes à la rédaction d’un ouvrage de synthèse, se défendit d’être islamophobe, avant de tourner la page et de s’intéresser à d’autres sujets beaucoup moins polémiques. En dehors du milieu français, le livre de Gouguenheim est pratiquement passé sous le radar.

     

    À travers les cas ciblés par le professeur de l’UQAM et ses collaborateurs universitaires, on rappelle non seulement les thèses des auteurs, le contexte social, politique ou intellectuel souvent très éclairant pour comprendre le déclenchement des controverses, mais on examine aussi les mécanismes de la critique, les arguments scientifiques ou méthodologiques des adversaires, les répliques des auteurs, dont certains disent avoir été « mal compris », ou encore la rhétorique employée par les deux camps pour faire valoir leur point de vue respectif.

     

    Force est de constater à la lecture des articles de ce collectif que la controverse ne tend pas à faire avancer les connaissances, ce qui est pourtant l’objectif de la recherche scientifique, mais qu’elle prend plutôt les allures d’un dialogue de sourds. « Tout porte en effet à croire, constate Yves Gingras, que la capacité de persuader un adversaire d’abandonner ses thèses demeure limitée ». Le lecteur sera sans doute étonné de faire la connaissance de chercheurs aussi obstinés à défendre leurs travaux malgré les critiques.

    Controverses Accords et désaccords en sciences humaines et sociales
    Sous la direction d’Yves Gingras CNRS Paris, 2014, 280 pages












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