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    Succès en librairie

    Le 12 août, ils ont acheté un livre québécois

    L’initiative remet en question la façon de promouvoir le livre québécois

    14 août 2014 |Catherine Lalonde | Livres
    L’écho de l’événement « Le 12 août, j’achète un livre québécois » semble avoir porté dans la majorité des librairies indépendantes au Québec, mardi.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’écho de l’événement « Le 12 août, j’achète un livre québécois » semble avoir porté dans la majorité des librairies indépendantes au Québec, mardi.

    L’idée était simple et a été lancée en coup de tête sur les réseaux sociaux par deux auteurs québécois de fantasy, Patrice Cazeault et Amélie Dubé. Afin d’aider le livre québécois, dont les ventes, on le sait à force de le réentendre, sont mal en point, pourquoi ne pas inviter simplement les lecteurs à donner un coup de pouce ? Chacun n’aurait qu’à acheter un livre québécois à une date arrêtée, le 12 août, date choisie parce que « douzou », c’est amusant à dire… Et à marquer le coup en envoyant un selfie sur la page Facebook de l’événement. Naïf ? Peut-être. Mais efficace. Ce fut pour plusieurs, mardi, un Noël des libraires en plein mois d’août…


    La ministre de la Culture Hélène David a posé, cinq bouquins québécois à la main. Bernard Drainville, sur sa photo Facebook, s’affichait avec la biographie de Jean Garon. Isabelle Longpré, qui travaille dans le milieu de l’édition, s’est ajouté un défi : elle a acheté 12 livres québécois de 12 auteurs différents dans 12librairies indépendantes. Sur la page « Le 12 août, j’achète un livre québécois », les égoportraits, anecdotes et photos de livres achetés s’accumulaient mardi à vitesse grand V.

     

    « Ce fut un succès ! a rapporté la librairie L’Exèdre de Trois-Rivières. Des clients nous ont demandé de rester ouverts plus tard. » À Montréal, dans le nouveau local de la librairie L’Écume des jours, rue Villeray, les clients en fin d’après-midi ne cessaient de bouquiner des piles de bouquins made in Québec avant d’arrêter leur choix. Sur la table des livres québécois, de grands vides. Plus de Pomme S (Quartanier) d’Éric Plamondon, plus de Grand Antonio (Pastèque) d’Élise Gravel, plus d’albums jeunesse de Marianne Dubuc. Tous vendus. Pour le copropriétaire Roger Chénier, l’impact était clair : « C’est une journée de Noël ! », qualifiait-il, tout sourire.

     

    L’écho semble avoir porté dans la majorité des librairies indépendantes au Québec. Chez Carcajou à Rosemère, on a vu une augmentation de 37 % des ventes de livres québécois par rapport à la même date l’an dernier, a précisé Jeremy Laniel. « On a vendu plus de titres différents en québécois — 227 contre 117 l’année dernière —, ce qui prouve qu’il s’agit de ventes moins concentrées sur quelques best-sellers, mais plutôt sur l’éventail des livres québécois. » À la librairie Vaugeois à Québec, on parlait d’une augmentation de 50 % des ventes en québécois. « L’autre grand plaisir [mardi], a précisé en entrevue la copropriétaire Marie-Hélène Vaugeois, a été de pouvoir refaire notre travail de libraire : les gens entraient sans savoir ce qu’ils voulaient, sinon acheter du québécois. Ils voulaient qu’on les conseille… »

     

    Dans les magasins Archambault, on a vu « un engouement de la part de notre clientèle sur le Web, en magasin, et plus spécialement sur les réseaux sociaux. Il est cependant trop tôt pour évaluer l’impact sur les ventes. » La chaîne, comme plusieurs librairies, proposait pour l’occasion une sélection de titres québécois. Chez Renaud-Bray, l’événement, selon Blaise Renaud, « a eu peu d’impact sur les ventes à court terme », même s’il était dur mercredi d’analyser les effets pour la chaîne de magasins. « Mais je pense qu’il s’agit d’un moyen de sensibilisation efficace à la cause du livre québécois,a précisé le p.-d.g. Il génère un bouche-à-oreille supplémentaire permettant de conscientiser les consommateurs à la spécificité de l’édition locale. »

     

    Le secret de son succès

     

    Une réussite, donc. Qui pousse à se demander pourquoi ça a marché, là, maintenant. Car certains organismes et événements — l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), l’Association des libraires du Québec (ALQ), la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, les salons du livre — cherchent à longueur d’année à promouvoir, entre autres, le livre québécois, arrivant rarement à cet emballement. Patrice Cazeault, co-initiateur de ce tout nouveau 12 août, croit que le succès tient à « la simplicité. À la présentation positive, engageante, plutôt que de prendre l’espace public pour dire “ça va donc ben mal pour le livre québécois” — un discours qu’on a plutôt mis de côté. On a focusé sur une solution fort simple, simpliste même… mais le résultat parle de lui-même. »

     

    Richard Prieur, directeur général de l’ANEL, analyse aussi de son côté. « Je ne crois pas que la réaction aurait été aussi bonne si l’entreprise avait été initiée par une association, un groupe organisé. La beauté de la chose, c’est la gratuité de l’initiative, l’anarchie des réseaux sociaux. Si une association l’avait lancée, elle n’aurait pas échappé aux critiques, qui y auraient vu quelque chose d’un peu trop commercial ou intéressé. Tous les éditeurs d’ici sont énormément reconnaissants des efforts de ces deux auteurs, louent leur initiative, l’intelligence de la chose. Est-ce qu’elle fait la leçon aux associations ? Peut-être. Et peut-être que ce n’est pas mauvais après tout qu’on soit mis en contact avec des façons originales de promouvoir le livre et la littérature d’ici. »

     

    Libraire du XXIe siècle

     

    À l’ALQ, le président du conseil de direction Serge Poulin était ravi. « Vive les initiatives de ce genre ! Si les auteurs, éditeurs et libraires du Québec peuvent bénéficier de la créativité de quiconque, tant mieux ! Ça démontre la puissance des mouvements sociaux, et ça ouvre peut-être des avenues… » Plusieurs librairies ont remarqué que la clientèle semblait plus jeune qu’à l’habitude. Est-ce que ça ne surligne pas une fracture numérique à combler dans la façon d’exercer, au XXIe siècle, le rôle de libraire ? « C’est vrai qu’on exerce encore le métier de façon traditionnelle,poursuit, tout à fait conscient, M. Poulin. Personne n’est à la fine pointe, parce qu’on est une industrie qui n’a pas les ressources financières pour le développement technologique. » L’ALQ, précise-t-il, est justement à entamer des moyens de promotion plus directs en librairies.

     

    Sur son blogue, Clément Laberge, vice-président principal chez De Marque, spécialiste de la distribution numérique, s’interrogeait devant ce succès. « Et si on consacrait plutôt nos énergies à susciter l’engagement des lecteurs dans la transformation du marché du livre ? Par des appels à l’action de toutes sortes — avec l’idée de faire parler de la lecture et du livre sous toutes leurs formes, de façon positive, le plus souvent possible ? Et si le 12 août marquait le début d’une autre approche dans les revendications des acteurs du monde du livre, moins basée sur le lobbying et plus sur l’animation d’une communauté ? » Car la journée a tenu du happening collectif dont on veut faire partie.

     

    L’entreprise peut-elle être reconduite ? Patrice Cazeault et Amélie Dubé la relanceront, c’est décidé, l’an prochain. Connaîtra-t-elle le même succès, une part de spontanéité étant évaporée ? Rendez-vous au « douzou » 2015 pour le savoir, en espérant que les lecteurs, les 13, 14 et 15 août… continueront à être curieux du livre québécois.













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