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    Poste scriptum

    Tu n’iras plus à Carleton-sur-Mer!

    19 juillet 2014 | Larry Tremblay - Collaboration spéciale | Livres
    Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir

    Poste scriptum, ce sont huit cartes postales vintages envoyées à autant d’auteurs estimés du Devoir pour les inspirer. C’est aussi une carte blanche littéraire où chacun composera tour à tour une microfiction de style libre, insufflée par l’image ou le texte, la provenance ou la calligraphie, le timbre ou le cachet d’oblitération… Cette semaine : Larry Tremblay. Il a publié une trentaine de livres et signé plusieurs pièces de théâtre, produites dans de nombreux pays. Son dernier titre, L’orangeraie (Alto), remporte en 2014 le Prix des libraires du Québec.


    Le 19 juillet 1972 a été un jour exceptionnellement chaud au Saguenay. Il faisait bien 32 degrés à l’ombre. Mais pour Mathieu Bédard ce n’était pas la température qui avait rendu cette journée mémorable.

     

    Du haut de ses neuf ans, le petit Mathieu était convaincu que la vie était injuste. Ce sentiment d’injustice atteignait chez lui des sommets himalayens durant ses vacances d’été.

     

    « Maman, je suis l’enfant le plus malheureux de la rue Ste-Anne et si ça continue comme ça, je serai l’enfant le plus malheureux de tout Chicoutimi ! »

     

    Mathieu se plaignait qu’il était le seul, parmi ses camarades d’école, à ne pas « voyager » pendant les vacances. Il les passait devant la télévision ou dans la cour avec sa petite soeur de cinq ans qu’il devait surveiller. C’était d’autant plus pénible qu’à la rentrée la maîtresse d’école demanderait à chaque élève de raconter ce qu’il avait fait d’extraordinaire pendant les vacances. Isabelle Létourneau se vanterait sûrement d’avoir fait du camping aux États-Unis. Son père possédait une roulotte. Marc Langevin raconterait qu’il avait visité Terre des Hommes à Montréal. Lise Lavoie montrerait à tout le monde la photo où elle sourirait à pleines dents aux côtés d’un Mickey Mouse géant. Et Louis Savard, le fils du médecin, enfoncerait le clou en donnant les détails du voyage qu’il avait fait avec ses parents à Paris ! Mathieu serait encore contraint de répéter qu’il avait, comme l’année précédente, visité sa tante Irène à Chicoutimi-Nord et qu’il avait pu emprunter la bicyclette de son cousin Michel.

     

    « Voyager » représentait pour Mathieu le suprême accomplissement. Il avait décidé avec son coeur d’enfant qu’il commencerait à vivre vraiment le jour où il partirait en voyage. Aussi il faillit s’évanouir de joie quand sa mère lui annonça que son oncle Richard avait proposé de l’emmener passer une semaine à Carleton-sur-Mer. Richard était le frère d’Aline. Il était marié depuis deux ans. Sa femme venait d’apprendre qu’elle était enceinte. Pour dire vrai, c’était en fait Aline qui avait supplié son frère d’amener son neveu en Gaspésie. Elle ne supportait plus de voir son garçon se traîner les pieds toute la journée avec cet air de chien battu.

     

    Carleton-sur-Mer !

     

    Ce nom faisait rêver Mathieu. Simplement de le prononcer, il avait l’impression de faire apparaître la mer devant lui, de participer déjà à l’aventure qu’elle promettait. La veille du départ, il n’en pouvait plus de compter les heures qui le séparaient du moment où il entendrait l’auto de son oncle Richard se garer devant la maison. Il embrasserait sa soeur, sa mère, son père et, sa petite valise dans les mains, il se précipiterait dans la Pontiac de son oncle qui l’arracherait à son monde d’ennui et de morosité.

     

    « Maman, il est quelle heure ?

     

    — Deux heures, mon chéri.

     

    — Seulement deux heures ! »

     

    Le temps n’avait jamais été aussi lent. Ce jour-là, pour tromper son impatience, Mathieu partit à la chasse aux taons. Très vite il en avait enfermé une dizaine dans un bocal. Il les avait attrapés dans les buissons de chardons et de rhubarbes du diable qui poussaient près du vieux hangar où son père entreposait son bois de chauffage. D’habitude il les gardait quelques jours prisonniers avant de les relâcher. Il aimait les observer avec une loupe. Mais comme il allait enfin « voyager » le lendemain, il décida de les immoler par le feu, question de bien marquer l’importance de cette journée. Il mit une touffe d’herbe bien sèche dans le bocal, approcha sa loupe de son ouverture. En peu de temps, les rayons du soleil firent jaillir une étincelle, puis l’herbe s’enflamma. Un taon réussit à s’échapper. Mathieu prit peur et, avec son pied, renversa le bocal qui se cassa. Le feu aussitôt se propagea à l’herbe qui entourait le vieux hangar. Comme il n’avait pas plu depuis plusieurs jours, tout s’embrasa rapidement.

     

    « Tu n’iras plus à Carleton-sur-Mer ! »

     

    Son père avait hurlé cette phrase une fois les pompiers partis. Le hangar n’était plus qu’une ruine fumante. Mathieu passa le reste de ses vacances à décréter qu’il était l’enfant le plus malheureux de tout l’univers !













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