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    Décès de l’auteure Claire Martin

    20 juin 2014 |Catherine Lalonde | Livres

    Elle venait d’avoir 100 ans, le 18 avril dernier. Savait-elle que ce serait l’âge de sa mort ? L’auteure Claire Martin, née Montreuil, est décédée mercredi à Québec. D’abord connue comme annonceuse à CKCV puis àRadio-Canada — c’est sa voix joyeuse et claironnante qui annoncera le 8 mai 1945 sur ces ondes-là que « la guerre est terminée, c’est officiel ! » —, elle devient auteure à 44 ans. Son autobiographie, Dans un gant de fer, diptyque comptant La joue gauche et La joue droite, narre avec un grand talent littéraire son enfance malheureuse et la violence terrible soulevée par son père. L’ouvrage marque en 1965 une année littéraire faste pour le Québec : on y lit aussi en nouveautés Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais etProchain épisode d’Hubert Aquin.

     

    Avec ou sans amour, premier recueil de nouvelles de Claire Martin, lui vaut en 1958 le Prix du Cercle de France. Elle est la première femme à remporter ces lauriers. Doux-amer (1960) et Quand j’aurai payé ton visage (1962), ainsi que l’élection de Mme Martin à la présidence de la Société des écrivains canadiens en 1962, consacrent son importance.

     

    Elle publie ensuite Dans un gant de fer, mémoires d’une enfance et d’une jeunesse épouvantables. « J’ai tout pardonné. Pourtant, quand j’avais vingt ans, si l’on m’eût dit que je pardonnerais, et facilement encore, mon dépit eût été grand. J’y tenais à ma haine. » Ainsi débute ce qui fut « la première autobiographie écrite au Québec depuis trois siècles, depuis la Relation autobiographique de Marie de l’Incarnation en 1654 »,selon Patricia Smart, de l’Université Carleton, qui a signé en 2005 l’édition critique du livre aux Presses de l’Université de Montréal. « Il y avait très, très peu d’autobiographies au Canada français pendant cette période, où on ne parlait pas de ces choses-là, à l’époque, poursuit Mme Smart en entrevue. Être battue, la soumission des femmes, celle de sa mère, la misogynie… Claire Martin a eu le courage du je. »

     

    Pour Mme Smart, ce livre est aussi « le premier ouvrage explicitement féministe en littérature québécoise ». Parce que Claire Martin y fait le procès du patriarcat et parce qu’à partir de sa propre histoire, « elle parle de toutes les femmes de cette époque ».

     

    « Nous n’avions pas droit à la culture, y écrit l’écrivaine, ni la spécialisée, ni la générale. Mais les maternités annuelles, les nuits blanches, les jours noirs, les allaitements, les lessives, la cuisine et pour finir l’éclampsie ou les fièvres puerpérales, rien à dire. Vocation féminine. »

     

    Procès du patriarcat ? « La statue alors est tombée de son socle. Ça a fait du tapage, à l’époque », se remémore Gilles Pellerin, éditeur à L’Instant même. Pour lui,
    Dans un gant de fer est « un récit rendu possible parce qu’il est passé à la moulinette de la littérature. Il y a le pouvoir de la phrase, le souci de l’épithète bien placé, de l’euphonie, qui permet de raconter les pires atrocités. La littérature est capable d’emmener dans une résolution esthétique ce qui était un propos guidé par le besoin de s’affranchir. Si Claire était politique, capable de braver n’importe qui, c’est une conclusion sociologique de dire que ses écrits sont féministes. Sans qu’il y ait une revendication affichée, il y avait une conscience. » Et des personnages féminins forts, et des personnages loin des stéréotypes sociaux.

     

    Gilles Pellerin publie Toute la vie en 1999, qui sort Claire Martin d’un long silence littéraire, nourri par un exil volontaire d’une décennie, avec son mari adoré, en France, puis par le décès de ce dernier. L’éditeur aura travaillé avec elle sur plus d’une demi-douzaine de livres (L’amour impuni, La brigande, Le feu purificateur, 2008, désormais ultime ouvrage). Il sait déjà qu’il se souviendra de l’humour de Claire Martin, de son sens de la répartie foudroyant. Et il se rappellera une phrase. Quand, la voyant vieillissante, siheureuse, encore amoureuse de son mari desannées après qu’il fut décédé, l’éditeur osera demander : « Comment avez-vous fait ? », il sera frappé par la réponse : « M. Pellerin, sachez que le bonheur est une responsabilité individuelle. Ce n’est pas parce que j’ai été malheureuse dans mon enfance que ça devait continuer. »

     

    Au fil de sa carrière, Claire Martin a reçu le Prix du Gouverneur général, la Médaille de la reine Elizabeth II, celle de l’Académie des lettres du Québec ; elle a été nommée officier de l’Ordre du Canada, de l’Ordre national du Québec, à l’Académie des Grands Québécois. Entre autres. Les réalisateurs Jean Fontaine et Jean-Pierre Dussault lui ont consacré en 2009 le documentaire Quand je serai vieille, je rangerai mon stylo.

     













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