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    Voyage, voyages

    14 juin 2014 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    Moscou Babylone
    Owen Matthews
    Traduit de l’anglais par Karine Reignier-Guerre
    Les Escales
    Paris, 2014, 384 pages

    L’usage du monde
    Nicolas Bouvier
    Avec des dessins de Thierry Vernet
    Boréal
    Montréal, 2014, 384 pages

    Impressions de Kassel
    Enrique Vila-Matas
    Traduit de l’espagnol par André Gabastou
    Christian Bourgois éditeur
    Paris, 2014, 364 pages

    La littérature est en quelque sorte une métaphore du voyage, tout comme le voyage est lui-même un clin d’oeil à l’existence humaine. Stendhal ne décrit-il pas le roman — c’est dans Le Rouge et le Noir — comme « un miroir qui se promène sur une grande route » ?

     

    Ainsi, les écrivains ne se sont jamais trop privés de voyager, de témoigner du réel et de nous faire voyager à travers leurs livres. Trois formes de voyage sont en général à leur portée : à travers la fiction, au moyen du récit de voyage traditionnel ou alors dans une sorte d’entre-deux plus ou moins confortable et qu’il n’est pas donné à tous de maîtriser.

     

    Crime et sentiment

     

    Moscou Babylone d’Owen Matthews nous trempe dans le Moscou du milieu des années 1990. Sorte de Far West où se font et se défont les fortunes en un battement de cils, où abondent les règlements de comptes, l’insécurité. Où tout semble possible. Une époque à laquelle, aujourd’hui, beaucoup de Moscovites ne pensent pas sans trembler.

     

    Jeune Britannique à moitié russe par sa mère, fraîchement diplômé d’Oxford et à la recherche d’un emploi, Roman Lambert décide sans trop réfléchir d’accepter l’offre d’une boîte de relations publiques russe et de s’envoler pour Moscou. « Je pensais trouver en Russie un monde libre et vrai. » Il n’y a trouvé que désespoir, rage et rancoeur.

     

    Il y a aussi trouvé l’amour. Vite séduit par le délabrement de la ville, excité par sa laideur et son chaos, Roman s’y livre à tous les excès : vont en témoigner sa passion pour une belle jeune femme issue de la province russe, Sonia, sa plongée dans l’enfer des méthamphétamines, ses relations louches, les lourdes conséquences de ses actes. Le prix en valait-il la peine ? Le roman d’Owen Matthews prend la forme d’une longue confession : « En Russie, j’ai aimé et j’ai tué. Et j’ai découvert que, des deux, c’est l’amour qui est le plus terrible. »

     

    Moscou Babylone est un voyage de l’autre côté du miroir. Une plongée dostoïevskienne (mais pas trop non plus) dans les méandres de l’âme. S’il est un peu prévisible dans son déroulement, le roman est une intéressante confrontation entre la Russie et un Occident qui s’estime — à tort malgré les apparences — victorieux.

     

    L’auteur, après Les enfants de Staline, son premier roman (Belfond, 2009), pose ici un regard de témoin de premier plan sur la Russie de ces années mouvementées. Longtemps journaliste pour le Moscow Times, puis correspondant de Newsweek en Russie jusqu’à l’abandon de la version papier du magazine américain en décembre 2012, il vit aujourd’hui à Istanbul.

     

    L’usage du monde

     

    « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » En 1953, deux gamins décident de s’embarquer depuis la Suisse dans une minuscule Fiat 500 Topolino — 610 kilogrammes, mouillée — en direction de l’Orient et de ses merveilles.

     

    Jusqu’en décembre 1954, de Belgrade jusqu’à la Turquie, de l’Iran au Pakistan et à l’Afghanistan (alors que Bouvier et son compagnon se séparent à Kaboul), L’usage du monde relate cette aventure exceptionnelle au fil de descriptions à la fois vaporeuses et organiques, et de rencontres inédites. Mais c’est aussi, puisque tout voyage se nourrit de l’immobilité, le livre du mouvement et de l’attente.

     

    D’abord refusé par Arthaud et par Gallimard, le livre sera publié pour la première fois chez Droz, à Genève, en 1963. Au sein de la littérature de voyage du XXe siècle, L’usage du monde, même s’il a mis du temps à s’imposer, occupe désormais une place à part. Il faut lire ensuite Le poisson-scorpion (Folio, 1996),peut-être le chef-d’oeuvre de Bouvier, pour savoir comment ce voyage s’est réellement terminé, dans quelle partie marécageuse de l’âme — et du Sri Lanka — Bouvier a échoué.

     

    Pour souligner les 50 ans de la première publication, Boréal et La Découverte proposent une nouvelle édition, magnifique et cartonnée, de ce livre-culte.

     

    Voyager à la façon de Vila-Matas

     

    Les romans d’Enrique Vila-Matas sont toujours une expérience. Cet Espagnol né en 1948, fidèle à son habitude (Le mal de Montano, Bartleby et compagnie, Bourgois, 2003 et 2002, etc.), brouille encore une fois les cartes sans tarder et nous entraîne dans cet espace flou — et apparemment infini — qui sépare la réalité et la fiction. Un espace dans lequel, plus qu’aucun autre écrivain vivant peut-être, il se sent particulièrement à l’aise.

     

    D’emblée, le narrateur d’Impressions de Kassel est convié à un dîner où lui sera révélée (tenez-vous bien) « la solution du mystère de l’univers ». L’invitation lui est transmise de la part d’un couple de richissimes mécènes, les McGuffin, par l’entremise d’un intermédiaire tout aussi mystérieux. Un mcguffin, notons-le, est aussi (et peut-être surtout) un concept forgé par Alfred Hitchcock pour désigner un élément narratif sans importance réelle dans un récit — une sorte de fausse piste. Et les fausses pistes pullulent, c’est le moins qu’on puisse dire, dans les livres du Catalan narquois.

     

    On l’invite à participer, comme écrivain en résidence, à la Documenta, une exposition d’art moderne et contemporain qui se tient tous les cinq ans à Kassel, en Allemagne. Il lui faudra ainsi écrire en public dans un restaurant chinois et donner pour l’occasion une petite conférence. Impressions de Kassel est un « reportage romancé » sur sa participation à la Documenta.

     

    Malgré ses scrupules, qu’il exagère sans doute, Vila-Matas (ou son narrateur) finit par accepter et par se pointer là-bas. Il nous le raconte et mélange un peu tout au fil de digressions qui nous promènent entre Raymond Roussel, les Beatniks, les fantômes du nazisme et Robert Walser. Incapable de se mouvoir ailleurs que dans le cadre d’une fiction, le narrateur décide de se créer pour l’occasion un double du nom de Piniowsky (un personnage d’une nouvelle de Joseph Roth) afin d’écrire à sa place.

     

    Pour ce séjour mal parti et vite déjanté, Vila-Matas adopte pour leitmotiv un conseil de Mallarmé au peintre Édouard Manet : « Peindre non la chose, mais l’effet qu’elle produit. » Sous sa plume, à son tour, ce voyage au coeur de la nébuleuse de l’avant-garde contemporaine devient pour le lecteur une expérience un peu étourdissante, une balade dans un champ de mines où les certitudes s’évanouissent les unes après les au

     

    En Allemagne, à Kassel, loin de son « pays assommant » (l’Espagne), notre homme se frotte ainsi à diverses installations d’art contemporain, angoisse et se laisse tout à la fois agréablement stimuler : l’effet produit en lui par certaines oeuvres de cette édition de la Documenta modifie, croit-il, sa « façon d’être ». Il y retrouve même le souvenir de ses premiers pas artistiques. Mais notoirement paranoïaque (entre autres ici à propos de la Chine) et rébarbatif, il nous confie avoir toujours désiré échapper à la littérature et s’ouvrir à d’autres formes artistiques.

     

    Mais c’est peine perdue. Il nous mène en bateau.

    Moscou Babylone
    Owen Matthews Traduit de l’anglais par Karine Reignier-Guerre Les Escales Paris, 2014, 384 pages
    L’usage du monde
    Nicolas Bouvier Avec des dessins de Thierry Vernet Boréal Montréal, 2014, 384 pages
    Impressions de Kassel
    Enrique Vila-Matas Traduit de l’espagnol par André Gabastou Christian Bourgois éditeur Paris, 2014, 364 pages












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