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    La bibliothèque Saint-Sulpice

    Joyau en péril cherche un usage

    Pourquoi l’État, qui en est propriétaire depuis 2007, ne réutiliserait pas le chef-d’oeuvre d’Eugène Payette pour loger ses collections spéciales et les mettre en consultation?

    1 mars 2014 |Jean-René Lassonde - Bibliothécaire et auteur, entre autres, de La bibliothèque Saint-Sulpice, 1910/1931 (BNQ, 2003). | Livres
    Un centre culturel complet, mais aussi le reflet de la culture française en sol canadien
    Photo: Jacques Grenier - Archives Le Devoir Un centre culturel complet, mais aussi le reflet de la culture française en sol canadien

    Figure phare de notre culture, l’édifice de la bibliothèque Saint-Sulpice marque depuis 100 ans le paysage bâti montréalais. Mais 2014 risque de marquer un triste anniversaire, puisque la bâtisse semble abandonnée et que l’image de marque qu’elle porte encore malgré tout commence à se ternir. Poussière et saletés s’y déposent lentement et, plus visiblement encore, le bris et l’enlèvement d’une des torchères de bronze encadrant l’entrée nous signalent que le lieu n’invite plus à y chercher les lumières de la connaissance.

     

    La bibliothèque Saint-Sulpice est créée au départ pour remplir le double rôle de bibliothèque universitaire et de recherche. Comme son modèle avoué, la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris, elle sera établie au milieu des écoles du Quartier latin. Aegidius Fauteux, son premier bibliothécaire, se voit confier le mandat d’en faire « une des bibliothèques les plus complètes du continent ». Il aura de grands moyens pour les acquisitions et l’organisation, et ira, en ce sens, on le sait maintenant, bien au-delà de la tâche. Les riches fonds documentaires vont d’ailleurs permettre que la bibliothèque passe du statut de bibliothèque publique de recherche à celui de Bibliothèque nationale du Québec en 1967.

     

    Les Sulpiciens vont aussi vouloir plus que tout que cette bibliothèque soit non seulement un centre culturel complet, un lieu de culture, mais aussi, et avant tout, le reflet de la culture française en sol canadien, ce qui doit se lire par l’édifice lui-même au niveau de la rue. Les références au Trianon et à la façade de Mansard pour l’hôtel Carnavalet sont évidentes et on ne peut plus françaises, et le grès chamois de l’Ohio utilisé pour le revêtement extérieur est choisi pour sa ressemblance avec la pierre utilisée à Paris. Les grands espaces étant relégués au centre, les façades sur la rue sont à dimension plus humaine et s’harmonisent avec le gabarit des maisons voisines. Des proportions équilibrées, un vocabulaire architectural raffiné et des matériaux nobles donnent un ensemble tout à fait remarquable : Jean-Claude Marsan parle de la « délicieuse bibliothèque Saint-Sulpice ».

     

    Tel qu’il était à son classement comme monument historique en 1988, l’édifice de la bibliothèque Saint-Sulpice présente rue Saint-Denis la même image qu’à son ouverture: son mobilier de chêne, ses luminaires de bronze ; ses magnifiques vitraux sont toujours en place, tout comme les étagères du magasin des imprimés pouvant contenir jusqu’à 300 000 documents. Jusqu’au déménagement des collections de la Bibliothèque nationale vers la Grande Bibliothèque du Québec, ses fonctions de conservation, de recherche et de diffusion documentaire, ses activités culturelles, conférences, colloques, expositions, etc., étaient sensiblement les mêmes qu’en 1915, et tous les espaces étaient utilisés pour ces fonctions: salles de consultation et de recherche, de spectacles, d’expositions, de réunions. C’est pourquoi la réutilisation de ces espaces pour des fonctions similaires serait l’idéal.

     

    Lors de la construction, on tint à n’employer que des matériaux incombustibles. Qu’il faille « mettre aux normes », c’est une chose, mais s’il fallait refaire tous les intérieurs pour les adapter à d’autres fonctions, ce serait désastreux, surtout pour la beauté des lieux et l’harmonie intérieure. Pour nous, la bibliothèque Saint-Sulpice est plus qu’un édifice classé, c’est en soi un monument dédié à la culture — comme l’ont voulu les Sulpiciens à l’origine, et toutes les générations qui nous y ont précédés —, à la circulation des idées par le livre et l’imprimé, par les activités culturelles qui s’y sont tenues.

     

    Que faire d’un pareil trésor, quelle vocation donner à un monument aussi chargé de sens ? Comment et par qui peut-il revivre ? L’État du Québec, son propriétaire depuis 2007, a le devoir d’être vigilant pour la suite des choses.

     

    Revenir à sa vocation première s’avérerait une bonne piste, la meilleure sans doute. Elle permettrait de minimiser les réaménagements et surtout de garder les espaces existants comme ils sont, avec leurs jeux de lumière, d’ouverture et de liberté visuelle. Ce n’est pas impossible. L’UQAM a déjà eu un projet en ce sens pour ses collections de livres rares et anciens. Le Musée du textile et la Cinémathèque y ont pensé aussi.

     

    Et si, pour notre réflexion, nous revenions au modèle français ? La Bibliothèque nationale de France a voulu garder la Bibliothèque nationale de Paris dans la rue de Richelieu, chef-d’oeuvre de Labrouste, pour y loger ses collections spéciales et les mettre en consultation dans les magnifiques salles du Second Empire. Pourquoi, à Montréal, ne pas réutiliser le chef-d’oeuvre d’Eugène Payette pour un usage semblable ? Il n’est qu’à cinq minutes de marche de la Grande Bibliothèque, et les avenues d’utilisation sont nombreuses, en commençant par l’hébergement des collections spéciales d’imprimés de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Ces collections sont toutes gardées à l’édifice de conservation de la rue Holt et doivent être consultées au même endroit. Dans le cas de ces collections spéciales de documents rares et précieux, tous les exemplaires sont rassemblés rue Holt.

     

    Séparer en deux lieux les copies identiques et les deuxièmes exemplaires serait faire preuve de prudence.

     

    Un autre modèle ? Celui des collections du Séminaire de Québec, à la fois disparates et semblables, mais regroupées en un seul lieu patrimonial, une aile du Musée de l’Amérique française, qui tient à la fois du milieu muséal, du centre de documentation et de la bibliothèque spécialisée. BAnQ a acquis, après les fusions municipales, la bibliothèque de l’Institut canadien de Montréal qui est venue s’ajouter aux collections Sicotte, Gagnon, Saint-Sulpice et autres déjà en place. L’espace se fait déjà rare à la Collection nationale de la Grande Bibliothèque. Par exemple, tous les documents antérieurs à 1950 ont dû être mis en réserve. Comme nous sommes à une époque de démembrement d’institutions, il est certain que les offres de déménagement à Saint-Sulpice pourraient être nombreuses : celles d’institutions en mutation, de maisons d’éducation qui ferment, de communautés religieuses qui quittent leur maison, qui pourraient venir grandir et enrichir le patrimoine de BAnQ. […] Il s’agit aussi d’un patrimoine au sens de la mission donnée par la loi à BAnQ « de rassembler, de conserver de manière permanente et de diffuser le patrimoine documentaire québécois publié ».

     

    Que faire de ce lieu sinon lui conférer un usage digne et proche de celui d’origine [...] de cet édifice indémodable qui présente toujours ses qualités architecturales, l’élégance, l’harmonie, et une intégration parfaite dans la trame urbaine de la rue Saint-Denis et du Quartier latin ? Un lieu dédié à la promotion de la culture québécoise par le document. Un lieu de réunion, d’échange, de présentation, de spectacle sur la culture par le document et l’imprimé. Un complément à proximité et qui nous semble devenu indispensable au futur de la Collection nationale du Québec à BaNQ.













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